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I.

La méthode polémique est celle qui prête le plus à l’éloquence, à la passion, et le moins à la démonstration ou à l’explication scientifique. Sans vouloir l’assimiler en tout à la méthode de l’avocat qui plaide une cause, nous pouvons dire qu’elle en garde beaucoup de procédés dans sa façon de soutenir ses thèses. Comme celle-ci, ne cherche-t-elle pas avant tout à triompher de ses adversaires, avec cette différence capitale sans doute que le polémiste politique ou religieux veut vaincre pour sa foi, tandis que l’avocat ne songe qu’à l’intérêt ou au salut de son client? Ne la voit-on pas chercher surtout chez l’adversaire le défaut de la cuirasse, épier les distractions, profiter des équivoques, s’emparer des exagérations, alors même qu’elles sont dans les termes plutôt que dans les idées, s’occuper plus des mots que de la vraie pensée de l’auteur auquel elle s’attaque, prendre enfin tous ses avantages partout et toujours? C’est à tel point qu’on peut se demander si, comme l’éloquence, qui lui prête si souvent son prestige, la polémique n’appartient pas plutôt à l’art qu’à la science.

Dans les discussions du palais, une pareille méthode fait merveille; c’est à elle qu’on doit les plus belles plaidoiries et les plus vigoureux réquisitoires. Dans les luttes de la tribune, si elle ne suffit plus à l’ampleur et à la richesse de vues de l’éloquence politique, c’est encore elle qui est l’âme et le nerf du genre. Dans les matières où il s’agit seulement de vérité, et quelle vérité! des questions de témoignage ou de doctrine les plus subtiles, les plus obscures, la méthode polémique n’est pas le meilleur instrument à employer, parce qu’il s’agit là beaucoup moins d’argumenter que de juger, de raisonner que d’observer et de comparer. Les problèmes d’exégèse religieuse demandent beaucoup plus de sagacité dans l’analyse que de force dans la dialectique. Le succès et le bruit n’est pas ce à quoi on vise; c’est la vérité et la lumière qu’on cherche uniquement. Une histoire comme celle du Christ, par exemple, accomplie dans un temps et surtout dans un pays où l’imagination a dominé à ce point et transformé à tout propos la réalité, ne veut pas seulement pour démêler le vrai un esprit doué du sens historique le plus délicat; elle veut avant tout un esprit libre de toute prévention, de tout parti pris d’avance, de toute passion, de tout sentiment étranger à la science et à la vérité pure. Et quelles facultés d’analyse et de critique ne faut-il pas pour l’histoire d’un dogme dont l’origine semble se perdre dans une tradition légendaire, dont la formation et l’organisation n’offrent, au milieu d’une telle fermentation de la