Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 80.djvu/164

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la fin qu’elle poursuit et du sentiment qui la relève. Qu’est-il besoin de chercher des textes plus forts, quand Bossuet a dit dans ce langage qui couvre toute chose : « Il est un endroit, ô Seigneur, où le diable se vante d’être invincible; il dit qu’on ne peut l’en chasser : c’est le moment de la conception, dans lequel il brave votre pouvoir [1]. » C’est assez de citations, c’en est trop peut-être pour la dignité du débat. Nous en demandons pardon à la noble créature sur la tête de laquelle tombent des paroles si étranges. Pourquoi la polémique de M. Gratry nous réduit-elle à une pareille nécessité? Puisque c’est notre livre sur la Religion qui y a donné lieu, que M. l’abbé nous permette de lui rappeler que nous nous étions complu à reproduire la sainte image de la femme chrétienne, telle que nos théologiens et nos évêques nous la présentent aujourd’hui, ne voulant nous souvenir que de la tradition mystique qui l’entoure d’une auréole de vertu, de noblesse, de beauté et de pureté, par un vrai miracle de la grâce divine. La vérité est que, si la théologie chrétienne a conçu le mystique idéal de la vierge, l’église, dans son enseignement pratique sur la nature et la condition de la femme, n’a guère dépassé la loi juive et la loi romaine. C’est la loi moderne qui a relevé la femme, tout en restant encore au-dessous de la conscience moderne, comme c’est cette même loi qui a aboli l’esclavage, reconnu par la Bible et toléré par l’église.

Voilà comment procède la polémique, plus occupée des mots que des pensées; mais où elle triomphe véritablement, c’est à opposer des textes détachés de paragraphes où ils peuvent figurer convenablement, pour en faire sortir les plus choquantes contradictions. C’est le procédé par excellence de la méthode; l’effet en est irrésistible, M. Gratry s’en sert à tout propos et toujours avec le plus grand succès. C’est à tel point qu’en lisant ses Lettres sur la sophistique contemporaine nous étions nous-même sous l’impression du spectacle produit par l’habile polémiste dans son ingénieux rapprochement des textes. Il nous a fallu relire notre livre même pour nous assurer que notre pensée n’avait point eu de pareilles défaillances malgré toutes ses imperfections, et que, si parfois notre expression pouvait faire illusion à un esprit qui cherche la contradiction partout, la pensée elle-même restait nette, ferme et logique en dépit des apparences. Le lecteur n’a pas cette ressource ou cette volonté pour échapper à la surprise causée par une méthode de polémique aussi dangereuse. On peut dire qu’elle laisse l’adversaire sans défense contre une exhibition qui semble accablante. On répond à des argumens, on répond à des citations.

  1. Sermon sur la fête de la conception de la sainte Vierge.