Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 80.djvu/165

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Comment répondre à des rapprochemens qui font illusion, à moins de renvoyer le lecteur au livre même où la pensée de l’auteur trouve sa pleine et entière explication ? Il aura beau expliquer comment ces contradictions de textes ne sont qu’apparentes, et rétablir l’unité de sa pensée mal comprise ou mal traduite, ne pourra-t-on pas toujours lui dire, sous l’effet de telles apparences : « Ce peut être là votre pensée; mais ce n’est point votre langage? »

Nous voudrions pouvoir montrer que la pensée de surprendre ses adversaires en flagrant délit de contradiction est une idée fixe chez M. Gratry, et que cette idée lui ôte la liberté d’esprit nécessaire pour démêler et discerner leur véritable thèse, à travers la diversité des points de vue et la distinction des nuances ; mais comme il voit des contradictions partout dans nos livres, nous n’en finirions pas si nous tenions à éclaircir toutes celles qu’il lui a plu d’y relever. Nous nous bornerons à l’exemple qu’il a cité dans une de ses dernières Lettres. Il suffira pour faire voir qu’avec une préoccupation moins forte de son dessein M. Gratry eût pu reconnaître la conséquence de nos idées, tout en nous contestant parfois la parfaite mesure des termes.

Il est bien vrai que nous parlons du christianisme comme de la plus parfaite et de la dernière des religions, que nous ne touchons jamais à un dogme théologique sans une respectueuse sympathie pour un ordre d’idées et de sentimens que nos pères du siècle précédent n’éprouvaient ni ne montraient guère. C’est l’esprit qui a inspiré toutes nos études sur de pareils sujets, notre Histoire de l’école d’Alexandrie, comme notre dernier livre sur la Religion. Sur quoi M. Gratry se récrie : contradiction, toujours contradiction. Mais M. l’abbé n’est pas tellement un homme d’école qu’il ignore l’histoire de son temps. S’il y avait contradiction dans ce mélange de respect et de critique, ce serait en tout cas celle du siècle lui-même. Faut-il donc expliquer à M. Gratry comment on peut comprendre, admirer, aimer les choses du passé, sans en vouloir la conservation ou la restauration pour l’avenir, comment on peut reconnaître au symbole chrétien un riche fonds métaphysique sans le prendre à la lettre, comment on peut s’intéresser, s’émouvoir à la lecture des Évangiles sans croire ni à la divinité de l’homme qu’on y sent vivre, ni à l’authenticité des livres qui racontent son histoire? Si c’est là de la contradiction, on conviendra que la critique, que la philosophie, que l’histoire, que l’âme elle-même de notre siècle n’est que contradiction. Alors il ne nous reste plus qu’à renvoyer M. Gratry au XVIIIe siècle et à Voltaire, à moins qu’il n’aime mieux avoir affaire à une école qui continue l’œuvre d’inflexible logique et d’implacable bon sens de nos pères avec une science et une im-