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cette prédilection passagère : l’homme recherche toujours les spectacles qui lui fournissent de nouveaux sujets d’émotion.

On courrait grand risque de se méprendre, si l’on voulait juger ici les individus à première vue. D’abord, et c’est vrai en tout lieu, le marin ne sait guère se faire valoir; il est même ordinairement d’une timidité qui prend sa source dans un amour-propre d’ailleurs bien entendu. Il surmonte difficilement la crainte de se heurter à des usages qui lui seraient insuffisamment connus. Quand un simple matelot doit s’expliquer quelque part, par exemple chez un commissaire de marine, il le fait toujours avec un embarras particulier, même quand il a pour lui le bon droit le plus irrécusable. Je parlais tout à l’heure des écoles d’hydrographie, dont les élèves ont ordinairement dépassé l’âge de vingt-quatre ou de vingt-cinq ans et fait parfois le tour du monde. Eh bien ! les mieux préparés se déconcertent complètement au moindre mot dans les épreuves. Un capitaine de vaisseau qui devait procéder aux examens de pratique dans la région du bas de la Loire nous affirmait que le grand embarras consiste ici à faire parler les élèves, ceux-là surtout qui aspirent au titre de maître au cabotage, et qui restent le plus empreints de l’esprit local. On a besoin d’un art particulier pour leur faire surmonter la crainte de se tromper.

Il ne faudrait pourtant pas s’imaginer que la marine marchande soit restée inaccessible aux influences qui ont si fortement amélioré depuis un demi-siècle les caractères de notre sociabilité. Le groupe maritime du bas de la Loire, l’un des plus repliés sur lui-même, attesterait au besoin qu’on s’y est au contraire ressenti en une large mesure des heureuses modifications réalisées dans la vie privée et dans la vie publique. Celui qui, sur la foi d’anciens récits, se figurerait un navire comme le théâtre habituel de grossièretés et de violences tomberait dans un singulier anachronisme. Rien n’y ressemble à ces peintures empruntées au passé. Le navire aujourd’hui est un atelier flottant; le marin est un ouvrier comme un autre, plus exposé qu’un autre; le capitaine est un chef d’établissement et parfois, comme nous le disait naguère un simple matelot de la presqu’île de Saint-Gildas, un père dans sa famille. Il n’est pas rare de voir à Saint-Nazaire des bâtimens ayant accompli le voyage des Grandes-Indes sans qu’un homme à bord ait encouru la moindre punition.

Tandis que, sous l’influence du mouvement économique contemporain, s’améliorait le régime même de la vie maritime, il est un point qui demeurait en dehors de tous les perfectionnemens. On ne peut faire un pas sur les côtes que nous venons de parcourir sans être douloureusement frappé par les effets de l’immobilité où l’on