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de numéros aux maisons ; pour trouver une adresse, il faut entreprendre toute une enquête et interroger une dizaine de voisins. Dans le seul hôtel à l’européenne de la ville, les chambres, avec leurs meubles tout récemment apportés de Vienne, étaient propres et commodes ; mais la table ! Impossible d’imaginer pareil supplice. C’était une altération, une corruption de la cuisine allemande, et, même quand elle est bonne, la cuisine allemande est détestable. Le chou cru, cuit, fermenté, le chou sous toutes les formes, fait le fond du répertoire de ces empoisonneurs ; il y en avait plus ou moins dans tous les plats, parfois même dans les plats sucrés.

Il n’y a guère à Belgrade qu’un endroit où, pendant une partie tout au moins de la journée, les amateurs de couleur locale et les artistes puissent trouver leur compte. C’est un grand boulevard connu dans la ville sous le nom de Terrazza, et qui conduit au palais. Là se réunissent dès le matin par centaines les femmes de la campagne ; c’est le marché aux fruits et aux légumes. Ces femmes ont toutes un costume qui rappelle ce que l’on est accoutumé à trouver en Roumélie, en Asie-Mineure ou dans les îles de l’Archipel. Les femmes mariées ont sur la tête une sorte de coiffe noire qui se termine sur l’occiput par un disque dressé de champ qu’enveloppe et auquel s’attache un fichu de couleur voyante ; ce fichu retombe et flotte sur les épaules. Les jeunes filles ont la tête nue et les cheveux courts. Chez les unes et chez les autres, presque toujours une touffe de fleurs, empruntée au jardinet que cultive chaque paysan, pend sur l’oreille droite. Une chemise de grosse toile brodée aux manches laisse le col à découvert et s’attache au-dessus du sein. A la chemise, les femmes n’ajoutent l’été qu’un gilet et une jupe d’étoffe rayée ; par-dessus la jupe, elles ont un tablier, quelquefois deux ; l’un alors se porte par devant, l’autre par derrière. Ces tabliers, œuvres des longues soirées d’hiver, sont ornés à la main de broderies où se mêlent la laine et la soie ; ils rappellent par le style du dessin et l’harmonie des tons les tapis de Smyrne et les cachemires de l’Inde. Malheureusement, si dans cette partie du costume on retrouve cet instinct décoratif dont la tradition s’était jusqu’à ces derniers temps conservée en Orient, les étoffes qui composent le reste de l’habillement sont à peu près toutes de fabrique allemande ou suisse ; les couleurs en sont dures et criardes. D’ailleurs, au milieu de cette foule bariolée, circulent, vêtues comme à Vienne, les cuisinières allemandes que l’on a ici dans presque toutes les familles aisées et les maîtres d’hôtel en paletot et en chapeau de feutre ; ce sont comme autant de taches grises et tristes qui ternissent cette gaîté et cet éclat. Enfin le cadre non plus ne répond pas au tableau ; c’est dans la ville neuve que se tient ce