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pensée du règne ; nous insisterons moins sur les événemens qui suivirent et qui sont plus connus. Les Turcs se chargèrent de faire avancer la question ; comme l’a dit ici-même M. Ubicini, « le premier coup de canon tiré sur Belgrade, par ordre d’Achir-Pacha, dans la matinée du 17 juin 1862, a tué la domination ottomane en Serbie[1]. » Sans le courage de M. Garachanine, sans la prompte et hardie intervention des consuls de France et d’Angleterre, cette échauffourée, qu’avaient annoncée depuis plusieurs mois de nombreuses rixes entre Turcs et Serbes, aurait fait couler bien du sang, Le danger de la situation semblait démontré à tous les yeux. Pourtant, par suite de la vive résistance de l’orgueil musulman, ouvertement encouragée par l’Angleterre et l’Autriche, la conférence de Constantinople n’adopta que des demi-mesures. Les Serbes étaient délivrés des forts intérieurs de Sokol et d’Ouijitza, les musulmans ne pouvaient plus habiter que dans l’enceinte des forteresses ; mais les canons de Belgrade restaient braqués sur la cité, comme ceux de Semendria et de Schabatz sur ces villes commerçantes (8 septembre 1862). C’était pourtant un progrès que de ne plus rencontrée aux portes de Belgrade ces corps de garde turcs, signe humiliant de vasselage, que de n’avoir plus dans toute la ville qu’une seule police, une seule juridiction ; c’était surtout, un avantage pour le cabinet serbe de pouvoir sans cesse invoquer dans la controverse diplomatique un de ces griefs auxquels l’adversaire ne trouve à répondre que par de mauvaises raisons. L’évacuation complète des forteresses serbes n’était plus désormais qu’une affaire d’occasion et de temps.

Sous la pression diplomatique de toute l’Europe, le prince Michel et la Serbie avaient accepté, non sans des protestations plusieurs fois répétées, la décision de la conférence. Les années 1863 et 1864 furent employées à discuter et à régler les détails de l’exécution. Les faubourgs de Belgrade et des autres forteresses furent évacués ; mais la question des indemnités mutuelles amena de longs débats, et il y eut certaines difficultés sur lesquelles on ne put arriver à s’entendre. Ainsi, profitant d’un oubli de la conférence, les Turcs refusèrent d’abandonner une forteresse appelée le Petit-Zvornik, sur la Drina, et l’ouvrage situé sur la rive serbe du Danube, vis-à-vis de la forteresse turque d’Adah-Kalé. Aussi, dans la réponse qu’elle fit le 19 août au message du prince, la skoupchtina traduisait-elle fidèlement le sentiment national en disant : « Tout progrès réel est interdit à la Serbie aussi longtemps que les forteresses turques entretiendront le pays dans de continuelles appréhensions.

  1. Voyez, dans la Revue du 15 mai 1864, la Principauté de Serbie et le pays serbe, par M. Ubicini. On trouvera, dans l’Annuaire des Deux Mondes de 1862-1363, un récit détaillé du bombardement de Belgrade et des négociations qui le suivirent.