Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 82.djvu/924

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ne pas écouter trop vite toutes ces personnes de bonne volonté qui s’offrent à le guérir; mais il ne faut pas non plus que, sous prétexte de se mettre en garde contre elles, il s’obstine à refuser tous les conseils. Il doit au contraire les provoquer et faire l’essai de ceux qui lui paraissent utiles.

Un des reproches qu’on a faits le plus souvent à notre système d’instruction secondaire, et sur lequel je crois tout le monde à peu près d’accord, est celui qui vient d’être repris par MM. Renan et de Laprade. Ils sont tous les deux des ennemis très décidés des grands internats de nos lycées. Tous les deux rappellent que ces entassemens d’élèves n’étaient pas du goût de l’ancienne Université de Paris; ils ne devinrent fréquens qu’avec les jésuites. La puissante société aspirait à être tout à fait maîtresse de l’enfant. Pour n’avoir aucune rivalité à craindre, elle l’attirait dans ses collèges et l’isolait des siens. L’influence de la famille lui était suspecte, et elle ne se cachait pas pour le dire. Encore aujourd’hui, dans les maisons des jésuites qui ont le mieux conservé les traditions, les sorties sont rares : on ne veut pas que l’élève respire un air étranger. C’est la raison qui fit créer au XVIe siècle ces vastes établissemens où l’on gardait plusieurs générations enfermées. Ce système d’éducation, qui favorisait l’indolence des familles et les délivrait du lourd fardeau de la responsabilité, domina au XVIIe et au XVIIIe siècle. Cependant il restait encore au fond des provinces, dans les petites villes inconnues, quelques débris des habitudes du moyen âge. Marmontel a raconté dans une page très agréable de ses mémoires comment son père, un pauvre paysan auvergnat, l’amena au collège de Mauriac et de quelle façon il en suivit les cours. « Je fus logé, dit-il, selon l’usage du collège, avec cinq autres écoliers, chez un honnête artisan de la ville, et mon père, assez triste de s’en aller sans moi, m’y laissa avec mon paquet et des vivres pour la semaine; ces vivres consistaient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un morceau de lard et deux ou trois livres de bœuf; ma mère y avait ajouté une douzaine de pommes. Voilà, pour le dire une fois, quelle était toutes les semaines la provision des écoliers les mieux nourris du collège. Notre bourgeoise nous faisait la cuisine, et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son jardin qu’elle mettait au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq sols par mois, en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je pouvais coûter à mon père de quatre à cinq louis par an. » On était plein de zèle et d’ardeur dans ces misérables chambrées. Les écoliers y faisaient eux-mêmes la police à la façon anglaise d’Harrow et d’Eton, et s’y surveillaient mutuellement. « On travaillait ensemble et autour de la même table. C’était un cercle de témoins qui, sous les yeux les uns des autres,