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les méridiens. De cette façon, les véritables rapports de direction et de distance se trouvent rétablis pour chaque partie de la carte, et le navire qui se dirige constamment vers le même point du compas décrit sur la carte une ligne droite facile à marquer. On comprend l’immense avantage que le navigateur peut retirer de cartes sur lesquelles une ligne droite lui indique où il doit arriver, s’il fait toujours voile avec le même rumb de vent.

La supériorité de la projection de Mercator, qu’il mit en œuvre dans sa grande mappemonde marine, en quatre feuilles, intitulée: Nova et aucta orbis terræ descriptio ad usum navigantium emendate accommodata, était si incontestable et si évidente, que les navigateurs ses contemporains s’en défièrent et ne se pressèrent pas de l’adopter. C’est ainsi que la plupart des grandes et utiles découvertes ont rencontré au début l’indifférence, sinon l’opposition ou la raillerie de ceux à qui elles devaient profiter. C’est vers 1630, soixante ans plus tard, que les hydrographes commencèrent à imiter l’exemple du célèbre Flamand. Aujourd’hui les cartes de Mercator, perfectionnées et sans cesse rectifiées dans les détails, sont devenues d’un usage général et exclusif pour l’hydrographie. Le progrès qu’elles ont réalisé n’a de comparable que celui que l’Américain Maury a fait faire récemment à la navigation par la publication de ses Wind and current charts, où l’on trouve inscrits les vents qui règnent en chaque point de l’Océan.

Les immenses travaux de Mercator, ses grandioses publications, ont inauguré une nouvelle ère de la géographie, dont il essayait de faire une science exacte. C’est lui qui a introduit l’usage de graduer les cartes. Il avait le génie critique, la sagacité qu’il faut pour discerner au milieu d’un amas de matériaux ceux qui méritent confiance et qui offrent un accord intérieur; aussi ses cartes sont-elles des chefs-d’œuvre pour l’époque où elles furent construites. L’illustre Flamand ne se bornait pas d’ailleurs aux études géographiques; il était en quelque sorte l’Alexandre de Humboldt du XVIe siècle. Voici son programme tel qu’il le formule lui-même dans la dédicace de ses Tables de la Gaule. « Méditant la description de l’univers, dit-il, la distribution de mes travaux exigeait de traiter d’abord de la formation du monde et de la disposition de ses parties en général ; ensuite de l’ordre et du mouvement des corps célestes; en troisième lieu de leur nature, de leur rayonnement et du concours de leurs influences pour en inférer la véritable astrologie; en quatrième lieu, des élémens; en cinquième lieu, de la description des royaumes et de la terre entière; et en sixième lieu, des généalogies des princes depuis le commencement du monde, pour rechercher les émigrations des peuples, les premiers habitans des pays, les dates et l’antiquité des inventions. Tel est en effet l’ordre naturel des choses, qui nous en fait connaître les causes et les origines, et qui est le meilleur guide pour arriver à la vraie science et à la vraie sagesse. » Ce vaste