Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/202

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le tsar est pour eux le symbole divin, fatalité ou providence. On leur a dit de marcher, ils avancent ; on leur a dit de vaincre, ils combattent, et s’ils meurent, ce n’est point leur affaire, c’est aux chefs d’aviser. Mes compatriotes n’ont rien de cette abnégation et de ce courage passifs, ils connaissent et discutent les causes de la guerre, ils en calculent à merveille les avantages ou les périls ; mais, qu’elle soit juste ou non, la querelle de l’Angleterre devient aussitôt la leur propre. Le point d’honneur national, voilà ce qui fait battre le cœur de l’Anglais. Que sa nation soit la première en toutes choses, qu’elle égale et surpasse tous les peuples par sa puissance, son crédit, son industrie, sa flotte, par la valeur de ses soldats, et, s’il se peut, par son génie : voilà l’unique et puissante ambition d’un Anglais. C’est ainsi que les Romains autrefois combattaient pour la république ; ils nous ont transmis cette passion souveraine, et c’est l’honneur de l’Angleterre qui enflamme uniquement et soutient le courage de ses soldats. Il me semble qu’en cela du reste ils ressemblent un peu aux vôtres.

— Oh ! dit en souriant le capitaine, pour nous il y a autre chose, quelque chose de plus. Le Français, Burskine, se bat surtout pour la gloire. La gloire, cette flamme, ce rayon, ce rêve supérieur à toute réalité, voilà ce que le Français a poursuivi sur tous les champs de bataille de l’Europe et du monde… C’est le secret de sa force, c’est le secret aussi de ses faiblesses… Conquêtes, idées justes ou fausses, progrès social, alliances ou rancunes, tout ce qui semble le mener au combat, tout ce qu’il inscrit sur ses drapeaux, ce sont là des ombres, dont peut-être il est dupe lui-même et derrière lesquelles se cache la brillante étincelle… Aucun peuple au monde, sauf peut-être la Grèce, n’a fourni autant de héros aux légendes guerrières… C’est que le plus humble paysan suce en naissant le fait de la belle chimère, et tous, gardes mobiles, marins ou soldats, ils portent dans leurs veines le germe de cette fièvre sacrée, de cette furia francese qui nous a valu tant de victoires… Placez bien haut le prix du combat, et vous ferez naître les héros… Vous parliez tout à l’heure des soldats de Châtillon… Qu’était-il donc arrivé à ces soldats ? Eh ! mon Dieu, ils avaient perdu leur chimère ; elle avait disparu sous les ruines de l’empire, dans la poussière d’un immense désastre… Ils avaient été trompés ; ils étaient partis pour la gloire, et on les avait menés à Sedan ; ils avaient cru le triomphe assuré, et ils ne pouvaient comprendre qu’ils eussent été vaincus,… sauf par la trahison. Ils ne se demandaient pas si leur indiscipline et leur imprévoyance n’avaient pas été complices de ces défaites ; ils s’en prenaient à tout autour d’eux, à l’empereur d’abord, et aussi à la fortune, qui leur manquait de parole… Ils ne croyaient plus à la gloire… Que leur restait-il ? Le