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devoir et la patrie. Oui, certes, mais on avait un peu oublié de leur parler du devoir et de la patrie ; cela semblait sans doute trop élémentaire et, disons-le, un peu réactionnaire. La mode était d’énumérer amplement les droits de chacun : droits des citoyens et. des peuples, droits des gens, des soldats aussi, au premier rang desquels ils avaient inscrit tout naturellement le droit de discuter leurs chefs et le droit divine, la victoire… On les avait également entretenus des trompeuses utopies d’une paix universelle, de je ne sais quelle solidarité des peuples, rêveries creuses qui ne ressemblaient en rien à cette saine et virile fraternité humaine dont la France a la première arboré le drapeau ; cela tenait de la société secrète et ressemblait à une conjuration. On était de bonne foi peut-être ; mais, en amoncelant ainsi les nuages sur les frontières des peuples, on avait battu en brèche, sans y songer, les remparts de la patrie. Plus d’un soldat hésitait, doutait, se demandait où était l’ennemi… Ce ne pouvait être là que le vertige d’un jour… Il y a dans notre race un fonds exquis de bon sens et d’honneur qui survit à tout, et qui relèvera la France ; toutes les rêveries humanitaires, tous les sophismes de la Germanie n’y feront rien, pas plus que les canons Krupp du roi Guillaume. Nous pouvons être écrasés par la force, par le nombre, par l’habileté infernale des armées allemandes, — nous ne serons jamais définitivement vaincus… Notre victoire tardera peut-être, peut-être ne la verrai-je pas luire… Eh bien ! nous serons patiens.

— Ainsi soit-il, s’écria Burskine en se levant.

Il se faisait tard. En état de siège, on se couche de bonne heure, et nous songions à rentrer au logis ; mais ce soir-là toutes les écluses du ciel semblaient ouvertes, et devant le café des torrens d’eau clapotante et noirâtre roulaient sur l’asphalte du boulevard.

— Il n’est pas dix heures, dit Burskine ; si vous m’en croyez, laissons passer ce déluge. Il sera temps, quand on fermera le café, de nous mettre à la nage.

Nous allumâmes de nouveaux cigares, et chacun reprit sa place.

Nous étions absolument seuls au café du Helder, et les rares becs de gaz allumés de loin en loin sur le boulevard ne faisaient que rendre plus impénétrables les ténèbres, devenues en quelque sorte compactes par les flots épais qui tombaient du ciel. — Je ne puis entendre tomber cette pluie lourde et froide, dit tout à coup le capitaine, sans songer à mes pauvres camarades qui sont dans la terre… Un pan de leur capote sur le visage, une mince couche de terre par-dessus, voilà le dernier campement de ceux qui sont restés au champ de bataille… Nous autres du moins, nous avons des cercueils qui nous protègent un peu contre l’outrage de la pluie et de la terre délayée en boue noire… Ah ! j’ai trop aimé la guerre, comme