Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/204

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le grand roi… Et si je dis cela, ce n’est pas parce que nous sommes vaincus, c’est à cause des camarades… Quand on est jeune, on trouve tout simple de mourir : on ne plaint ni soi-même ni les autres ; mais je suis vieux maintenant, et je ne me console pas de voir faucher la jeunesse.

En disant ces mots, la voix du capitaine s’était altérée ; je crus même apercevoir sous ses paupières baissées quelque chose qui ressemblait à une larme.

— Avez-vous perdu beaucoup des vôtres, capitaine ?

— Beaucoup trop, hélas !… un surtout, auquel je m’étais attaché,… je ne sais pourquoi… Tenez, je veux vous raconter son histoire… C’est court, et c’est triste… Ce sera d’ailleurs une suite naturelle à notre conversation de ce soir.

Je vous ai dit, continua-t-il, qu’il s’agit d’un de mes francs-tireurs ? Ce fut mon lieutenant qui me le présenta un soir au bivouac ; il m’avait annoncé un volontaire, et je ne m’attendais pas à voir un enfant, un grand garçon mince, fluet, d’une physionomie distinguée, avec des yeux bleus très doux et un sourire de jeune fille ; il avait des cheveux blonds, soyeux et touffus, qui bouclaient sur son front blanc comme celui d’une madone… C’est une faiblesse, mais je ne puis souffrir les cheveux frisés pour un soldat ; cela tient peut-être à ce que je suis chauve, et que j’ai pris l’habitude de contempler dans ma glace l’idéal du parfait militaire. Le fait est que les boucles blondes du jeune homme et aussi son air de grande jeunesse me déplaisaient. — Prenez-vous ma compagnie pour un pensionnat de demoiselles ? dis-je au lieutenant.. Où diable avez-vous péché cette espèce de fillette ?

Le jeune homme avait rougi ; pourtant il faisait bonne contenance.

— Votre nom ? dis-je.

— Germer.

— Votre âge ?

— J’aurai vingt ans dans six semaines.

— En êtes-vous bien sûr ?

Il me regarda et sourit.

— Si je ne suis pas mort d’ici-là.

— Serez-vous brave ?

Il eut une expression soudaine qui me fit plaisir.

— Je n’en sais rien, capitaine ; pourtant j’ai l’idée que je ferai honneur à votre compagnie.

Cela fut dit avec calme et simplicité. Ses yeux, malgré leur douceur, regardaient droit devant eux, bien en face, et dans la coupe du visage, dans l’ensemble des traits, il y avait quelque chose qui annonçait la volonté.