Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/233

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Pour mon ami et moi, durant notre séjour au Chesne, l’autorité militaire n’a pas songé à nous inquiéter ; nous avons trouvé au contraire chez elle un esprit conciliant ; dans plusieurs circonstances où des soldats allemands cherchèrent à mettre la main sur nos vivres de réserve, elle est intervenue pour faire respecter ce qui appartenait aux malades ; elle nous a offert toutes les garanties dont nos blessés et nous pouvions avoir besoin. Si le commandant de la place nous a demandé à visiter l’hôpital, il a tenu à préciser que cette démarche n’aurait pas de sa part le caractère d’une immixtion dans nos affaires, que, si elle devait être prise ainsi, il ne la ferait pas, qu’il la considérait seulement comme une marque de sympathie pour de braves gens qui avaient fait leur devoir. Tous nos convalescens et même les hommes complètement guéris ont circulé librement dans les rues sous la protection de l’ambulance ; il était de notoriété publique que nous avions une cinquantaine de chassepots dans nos greniers, personne n’est venu les saisir. Le jour où nous devions quitter le Chesne, désireux de savoir ce qu’allaient devenir nos blessés tout à fait remis, nous demandions au commandant militaire quelques renseignemens à ce sujet, « Ces hommes, nous répondit-il, sont mes prisonniers ; tant qu’ils resteront dans l’ambulance ou au Chesne, je les considérerai comme malades ; s’ils veulent partir, je serai forcé de les faire arrêter : Donnez-leur des habits de paysans, et qu’ils s’en aillent en Belgique ou chez eux, pourvu que je n’en sache rien officiellement. »

Nos soldats étaient faciles à soigner ; ils supportaient leur mal avec une patience qui nous étonnait. Nous rencontrons un pauvre homme qui arrive à l’ambulance soutenu par un de ses camarades et causant assez gaîment. — Vous êtes blessé ? — Oui, j’ai reçu un coup de feu, mais ce ne sera rien ; savez-vous où est mon régiment ? — Ce n’était rien ! une balle lui avait traversé le bras gauche de part en part ; elle était entrée dans la poitrine et ressortie par le côté droit. Un chasseur engagé à la bataille de Beaumont était venu nous trouver la tête entourée de linge. » « Occupez-vous des autres, dit-il, je puis attendre. » Quand on vit sa plaie, la tête offrait une large blessure béante qui tombait jusque sur le front. Dans une de ces dernières journées, un reporter qui désirait des renseignement précis avise au pied d’une colline huit ou neuf officiers qui paraissent se reposer ; il les aborde ; et l’on cause ; il se hasarde enfin à leur demander pourquoi ils sont ainsi à l’arrière-garde ? « Mais, monsieur, répond le plus gai, comme vous le voyez, j’ai le bras cassé. » Son voisin, qui tenait un mouchoir sur la bouche, l’ôte un instant, la lèvre supérieure avait été complètement enlevée par une balle ; tous les huit étaient aussi grièvement atteints ; ils attendaient une ambulance.