Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/234

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Quand le mal commençait à diminuer, ces braves gens retrouvaient toute leur activité ; ils faisaient eux-mêmes le service de leurs camarades et s’efforçaient de nous éviter de la peine. Une chambrée avait établi une cuisine et une pharmacie, une autre un atelier de couture. On jouait aux cartes et on causait beaucoup ; le thème était toujours le même : « la France a été trahie, » et il n’y avait rien à répondre à cette conviction naïve ; au moindre mot de réserve ou de critique, ils nous regardaient avec des yeux irrités qui voulaient dire : « Croyez-vous donc que nous soyons des lâches ? » La bataille de Sedan fut pendant huit jours pour les malades l’objet de tous les lazzis ; « c’était une fable prussienne. » Et quand on commença de n’en plus pouvoir douter, ni la confiance, ni l’ardeur de se battre, ni la certitude de la victoire finale, n’abandonnèrent la plupart de nos blessés.

Le soir, les soldats allemands venaient causer avec les Alsaciens de l’ambulance ; ils n’étaient pas gênans, et se faisaient pardonner leur présence par beaucoup de bonhomie. Les conversations présentaient peu de variété. « D’abord nous sommes tous frères. » Cette entrée en matière était une précaution oratoire indispensable. « Vous, par exemple, vous parlez allemand comme nous autres, nous sommes de braves gens, et vous aussi. Vous vous battez admirablement, mais vous n’avez pas de chefs. » Les malades trouvaient que l’étranger avait du bon sens ; le dialogue continuait. « Vous êtes plus intrépides que nous et souvent plus beaux hommes ; mais nous avons une artillerie plus forte, nous sommes plus nombreux, beaucoup plus nombreux ; vos ministres vous ont trompés ; ils sont seuls cause de tout le mal. » Puis venaient les confidences plus personnelles. « La guerre est bien dure, j’ai laissé mon atelier ; que sont devenus mes champs et mes enfans ? » On se quittait en se serrant la main.

Les simples soldats allemands ont en général une instruction souvent assez avancée ; ils savent presque tous lire et écrire. En campagne, leur préoccupation la plus constante est de couvrir de nouvelles ces cartes-poste que l’intendance met chaque jour à leur disposition ; il n’est point rare de les voir au campement ouvrir quelques livres, noter sur un carnet les faits et les impressions de la journée ; plusieurs possèdent des plans et des itinéraires géographiques ; quelquefois ils ont voyagé en France et connaissent tout au moins la Lorraine et l’Alsace ; pour ceux-là, comme pour nos visiteurs les moins lettrés de l’ambulance, les causes de nos désastres sont les mêmes : « vous n’êtes pas commandés. » La plupart ne sont pas Prussiens. « Nous n’aimons pas la Prusse, disent-ils, mais nous lui devons le triomphe de nos armes ; il n’y a plus dans toute l’armée que des Allemands, sans distinction de