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à compter que sur la force. A la tête de ses troupes, il franchit le Rubicon. Alors commença une guerre civile qui, vue de loin, nous semble une lutte entre la république et la monarchie, mais qui ne parut à la majorité des hommes de ce temps-là qu’une lutte entre deux chefs d’armée. Il ne fut question ni de lois ni de principes. On ne voit pas que personne ait songé à discuter les mérites et les défauts de la constitution républicaine ou ceux du gouvernement d’un seul. On serait même bien embarrassé s’il fallait dire nettement où étaient les partis ; la présence d’un tribun gagé dans le camp de César ne prouve nullement qu’il représentât le parti populaire, et la présence de la moitié des sénateurs dans l’armée de Pompée ne prouve pas davantage que l’aristocratie fût pour lui. Fort peu de sénateurs assurément poussaient l’illusion jusqu’à croire que Pompée combattît en faveur de la liberté. La question était engagée non pas entre deux régimes, mais entre deux hommes. Le vainqueur fut celui des deux qui avait les meilleurs soldats et le plus de talens militaires, et ce vainqueur, devenu seul chef d’armée, fut le maître absolu dans Rome.

Ainsi tomba le gouvernement oligarchique ; il fut renversé, non par un parti populaire, mais par des soldats. Aussi ce qui le remplaça ne fut-il pas le régime démocratique, ce fut un régime semblable à celui qui prévalait dans l’armée. Le mot empire, qui désigna le nouveau pouvoir, était le terme qui désignait auparavant le commandement militaire, et le titre d’empereur ne signifiait pas autre chose que chef d’armée. — La révolution consista surtout en ceci, qu’après soixante années de désaccord entre les institutions militaires et les institutions civiles, ce furent celles-là qui l’emportèrent. Dans ce duel de soixante ans entre l’armée et l’état, l’armée vainquit, elle s’empara de l’état, et son chef devint le souverain.

Il nous resterait à étudier ce que fut l’armée durant la période impériale, dans quelles relations elle vécut avec l’empire, et comment, avec la suite des temps, les transformations de l’une coïncidèrent avec celles de l’autre ; mais de cette première histoire dont nous venons de tracer l’esquisse, on peut déjà tirer une grande vérité, c’est qu’il y a un lien nécessaire entre les institutions militaires et les institutions politiques. L’accord entre elles, quel que soit d’ailleurs le gouvernement, assure la stabilité ; le désaccord amène infailliblement une révolution. Si l’armée n’est pas façonnée à l’image de l’état, c’est elle au bout de peu de temps qui façonne l’état à la sienne.


FUSTEL DE COULANGES.