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développement sont bien différentes pour l’un et pour l’autre. Semer en automne du blé de printemps et réciproquement, c’est changer entièrement le milieu, c’est en réalité tenter une expérience d’acclimatation. Le célèbre abbé Tessier l’a réalisée. Cent grains de froment d’automne semés au printemps ont tous levé et donné cent tiges herbacées qui ont parcouru les phases ordinaires de la végétation ; mais dix pieds seulement ont formé des graines, et celles-ci n’ont mûri que sur quatre pieds. Cent graines de cette première récolte ont donné cinquante tiges fécondes. A la troisième génération, les cent graines ont donné du blé. M. Mounier, de Nancy, a répété l’expérience de Tessier et fait une contre-épreuve sur du blé de printemps semé en automne. Les résultats ont été les mêmes. Dans ces expériences, on le voit, les individus sont épargnés, les générations sont sacrifiées.

L’acclimatation du blé à Sierra-Leone a présenté des particularités parfaitement semblables. La première année, presque toute la semence monta en herbe ; les épis furent très rares et très peu fournis. Les graines de cette première récolte furent semées ; un grand nombre périt en terre sans germer. Les tiges survivantes se montrèrent un peu plus fécondes ; toutefois il fallut patienter et attendre plusieurs générations avant d’obtenir des récoltes normales.

L’histoire de l’introduction de nos poules en Amérique offre des faits tout aussi significatifs. A Cuzco, elles sont aujourd’hui aussi fécondes qu’en Europe ; mais Gacilasso nous apprend que de son temps il était loin d’en être ainsi. Les œufs étaient rares, les poulets s’élevaient mal. Grâce à M. Roulin et aux renseignemens précis qu’il a recueillis sur l’histoire des oies importées sur le plateau de Bogota, on comprend ce qui a dû se passer pour les poules. Quand M. Roulin observa ces oiseaux, ils étaient arrivés depuis vingt ans dans la Nouvelle-Grenade, et pourtant ils n’avaient pas encore atteint leur fécondité normale. Toutefois ils en approchaient, tandis qu’au début les pontes étaient très rares ; en outre un quart au plus des œufs obtenus donnait-il des produits. Enfin la moitié des jeunes poulets périssait dès le premier mois. Au bout d’un temps à peine égal à un deux-centième de la vie de l’oie, l’éleveur de Bogota n’avait qu’environ le huitième de ce qu’aurait obtenu son confrère européen. Dans cette évaluation, nous ne tenons même pas compte, on le voit, des œufs non pondus en Amérique, et qui l’eussent certainement été chez nous.

Cette histoire des oies de Bogota est des plus instructives. On y trouve réunies toutes les circonstances qui auraient pu justifier en apparence la prédiction d’un insuccès. L’infécondité relative des femelles attestée par la rareté des pontes, celle des mâles accusée par le nombre des œufs clairs, indiquaient une lésion physiologique