Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 91.djvu/541

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queuse d’une population naturellement brave et d’une garnison vigoureusement commandée. Dans la nuit du 27 décembre, le commandant de la place poussait encore une reconnaissance par Villers-la-Chèvre et Fresnoy-la-Montagne jusqu’à Tellancourt, le point le plus élevé du département de la Moselle, sur la route de Longuyon et de Montmédy.

De là en effet devait venir le danger. Les Prussiens, après avoir écrasé la place de Montmédy sous le feu de 70 ou 80 pièces de gros calibre et mutilé toutes les maisons de la ville haute, songèrent à transporter cette formidable artillerie sous les murs de Longwy. Ils ne le firent pas sans de grandes difficultés, si on en juge par le temps qu’exigea l’opération. Dès le 27 décembre, leur marche était déjà signalée, et d’après les journaux allemands c’est le 10 janvier seulement qu’ils arrivèrent devant la place. La vaillante forteresse les attendait depuis cinq mois et les a reçus vigoureusement du haut de ses remparts construits par Vauban. Peu de positions sont à la fois plus pittoresques et plus propres à la défense que celle qui a été choisie par notre plus grand ingénieur pour y bâtir une ville de guerre. À l’extrémité du plateau des Ardennes, sur un promontoire soutenu par des rochers escarpés d’où l’on domine le cours du Chiers, d’où l’on découvre le pays belge jusqu’à l’église d’Arlon et le grand-duché jusqu’aux collines derrière lesquelles se cache Luxembourg, la tour carrée de Longwy se dresse comme un phare que les voyageurs reconnaissent à plusieurs lieues de distance. De trois côtés, la forteresse s’appuie sur la roche nue au-dessus de l’abîme béant ; à l’ouest seulement elle se rattache au plateau qu’elle termine par une langue de terre où le génie a déployé toute sa science pour la couvrir par d’épaisses murailles, par des fossés profonds, par des fortins, qui en défendent les approches. À l’intérieur de la place, toutes les constructions portent leur date et comme la marque de l’art sévère qui les a créées : pont-levis, poternes, sombres voûtes, hautes murailles, rues régulières coupées à angles droits, façades uniformes en pierre de taille, semblables à des murs de rempart qu’on aurait percés de fenêtres, toits en ardoise, place carrée bordée de monumens symétriques. Au premier abord, on croirait entrer dans une caserne : magnifique caserne en effet où se logeraient facilement 8,000 soldats sans gêner les habitans ; mais si des murs grisâtres, çà et là, tachés de mousse, qui enferment la forteresse, on porte ses regards sur la campagne, rien de plus saisissant que le contraste d’une architecture si menaçante et d’une nature si aimable. Sur les flancs des collines descendent des jardins suspendus d’étage en étage comme des bouquets de verdure ramassés dans des plis de montagne ; de tous côtés s’ouvrent des vallées fraîches dont le gazon s’enfonce sous des voûtes des grands