Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/453

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


régularité froide et correcte, qui annonce et qui révèle des habitudes de discipline invétérées. Rien qui rappelle le désordre artistique des intérieurs hollandais ; rien qui prête au pinceau d’un Jean Steen ou d’un van Ostade. Tout est en place : la table bien au milieu, les chaises symétriquement rangées, la pipe du maître accrochée à la muraille, d’un côté le poêle, en face le portrait du roi à cheval et celui de la reine en robe de cour, avec une couronne sur la tête. Entre sa femme, ses enfans, sa pipe, sa reine et son roi, l’Allemand vit heureux.

Il se lève de bonne heure, car il se couchera tôt. À six heures, hiver comme été, tout le monde est sur pied dans la maison. Lorsque les petits sont débarbouillés, et que le maître a fumé sa première pipe, vers sept ou huit heures, la ménagère sert le repas du matin, qui se compose d’une tasse de café au lait et d’un morceau de pain. Après quoi, chacun va à ses affaires, les garçons à l’école, au gymnase ou à l’université, les filles à leur ouvrage et le père à son comptoir. À une heure, toute la famille se trouve de nouveau réunie pour le dîner. La soupe, le bœuf et la traditionnelle compote de pruneaux, un peu de jambon, un verre de vin de la Moselle, tel est l’ordinaire, même chez les riches. Les jours de grande fête, on mange du dessert, quelques fruits ou quelque pâtisserie, et l’on débouche une bouteille de vin du Rhin, qu’on boit à la santé du roi. Le soir, à huit heures, on soupe d’un peu de jambon et d’un verre de vin.

J’ai calculé que l’Allemand, chez lui (je ne parle pas, bien entendu, de ceux qui ont dévasté nos provinces), dépensait pour sa nourriture le tiers à peine de ce que dépense un Français, à fortune égale, et ne dépensait pas en dehors de sa maison, pour son habillement ou pour ses distractions, la dixième partie de l’argent qu’un bourgeois de Caen ou de Melun consacre à ses plaisirs. Il est casanier : s’il a un cercle, il y va le soir un instant pour lire les gazettes, jamais pour y jouer. Les villes de jeux ont cela de bon qu’elles attirent les joueurs ; de cette façon, le mal se trouve circonscrit au lieu de se répandre dans tout l’empire et de pénétrer dans toutes les classes de la population. Il a été question à plusieurs reprises au Reichsrath de supprimer Wiesbaden ; on ne s’y est jamais décidé. En France, où il n’existe pas une seule ville de jeux, on joue partout ; en Allemagne, on ne joue que dans les lieux consacrés.

La plupart n’ont même pas de cercle, et vont à la brasserie, le dimanche surtout. Au théâtre, on les voit rarement ; c’est un plaisir cher, et d’ailleurs sur l’utilité des représentations dramatiques ils sont de l’avis de Rousseau : ils établiraient volontiers des censeurs. L’invasion de la Belle Hélène et d’Orphée aux enfers les remplit