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eut le tort de croire que l’indulgence porterait de meilleurs fruits.

Un cœur un peu bien placé et sur lequel pesait le sang répandu à Reischofen devait être bien vite dégoûté de cette platitude et de ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j’avais connus à Paris, et qui faisaient comme moi leur apprentissage du métier des armes, beaucoup ne se gênaient pas pour manifester leurs sentimens d’indignation et souffraient de leur inutilité. L’uniforme que je portais devenait lourd à mes épaules. Sur ces entrefaites, j’entendis parler du 3e zouaves, dont les débris ralliaient le camp de Châlons, Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les épaves du plus brave des régimens. Je l’avais connu dans mon enfance, mon parti fut pris sur-le-champ. Il ne s’agissait plus que de découvrir le 3e zouaves et son colonel.

Quiconque n’a pas vu le plateau de Châlons peut croire que la découverte d’un régiment est une chose aisée; mais, pour l’atteindre, il faut avoir la patience d’un voyageur qui poursuit une tribu dans les interminables prairies du Far-West. C’était au moment où le maréchal de Mac-Mahon, plein d’une incommensurable tristesse, rassemblait l’armée qui devait disparaître à Sedan après avoir combattu à Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout : un désert peuplé de bataillons. Déjà se formait ce groupe énorme d’isolés qui allait toujours grossissant. Les défaites des jours précédens élargissaient cette plaie des armées en campagne. Ils formaient un camp dans le camp.

Des tentes d’un régiment de ligne, je passais aux tentes d’un bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d’un escadron de cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un renseignement, je n’obtenais que des réponses vagues. Enfin, après trois ou quatre jours de marche dans cette solitude animée par le bruit des clairons, j’arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques centaines d’hommes y étaient réunis portant la veste an tambour jaune. Quand il avait quitté l’Afrique, le régiment comptait près de trois mille hommes. Le colonel Bocher était là, assis sur un pliant, entouré de trois ou quatre officiers à qui des bottes de paille servaient de sièges. Je me nommai, et présentai ma requête. — Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c’est une longue suite de misères, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats les connaissent; mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous les jours. Mon régiment a une réputation dont il est fier, mais qui lui vaut le dangereux honneur d’être toujours le premier au feu. Si vous cédez à une ardeur juvénile, prenez le temps de réfléchir.

Ma résolution était bien arrêtée, le colonel céda. Il me remit une