Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/146

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quelques provisions et leurs meubles les plus précieux. Les femmes et les enfans, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient. Je pensai alors aux chants qui avaient salué la nouvelle de la déclaration de guerre, à l’enthousiasme nerveux de Paris, à cette fièvre des premiers jours. J’étais non plus à l’Opéra, mais au milieu de campagnes désolées que leurs habitans abandonnaient. La ruine et l’incendie les balayaient comme un troupeau. L’un de ces fugitifs, que je questionnai au passage, me répondit que les Prussiens arrivaient en grand nombre : ils avaient coupé la route entre Mézières et Rethel, et me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course.

De sourdes et lointaines détonations prêtaient une éloquence plus sérieuse au discours du paysan : c’était la voix grave du canon qui tonnait dans la direction de Vou4ers. Je ne l’avais jamais entendue qu’à Paris pendant les réjouissances des fêtes officielles. Elle empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route où fuyait une foule en désordre un accent formidable qui faisait passer un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec ce bruit. Une ferme brûlait aux environs, et l’on n’avait besoin que de se dresser un peu pour apercevoir derrière les haies les coureurs français et prussiens qui échangeaient des coups de fusil.

A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mézières. Mon premier soin fut de me rendre à la place où je voulais, comme à Rethel, obtenir tout à la fois un fusil et des renseignemens sur le 3e zouaves; mais le désordre et le trouble que j’avais déjà remarqués à Rethel n’étaient pas moindres à Mézières. Un employé près duquel je parvins à me glisser après de longs efforts me jura sur ses dossiers que personne dans l’administration ne savait où pouvait camper dans ce moment le régiment que je cherchais. Il n’y avait plus qu’à trancher la question du fusil. Mon insistance parut étonner beaucoup l’honnête bureaucrate. Prenant alors un air doux : — Je comprends votre empressement à servir votre pays, reprit-il, c’est pourquoi je vous engage à partir pour Lille.

— Pour Lille! pour Lille en Flandres?

— Oui, monsieur, Lille, département du Nord, où l’on forme un régiment qui sera composé d’élémens divers très bien choisis. Vous y serez admis d’emblée, et là certainement vous trouverez enfin ce fusil qu’on n’a pu vous procurer ni à Rethel, ni à Mézières. D’ailleurs il y a des ordres. — L’entretien était fini; la voix de l’autorité venait de se faire entendre. Pour un volontaire qui avait rêvé de se trouver en face des Prussiens quelques heures après son départ de Paris, elle n’était ni douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le dépôt! L’oreille basse, je poussai devant moi tristement à travers