Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/147

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les rues. Des militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y avait comme du désenchantement dans l’air.

A la nuit tombante, un passant m’indiqua la rue que désignait mon billet de logement, et je ne tardai pas à frapper à la modeste porte de la maison où je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle à la main, me conduisit dans une espèce de galetas dont un vieux lit mal équilibré occupait tout le plancher. Ce n’était pas l’heure de faire des réflexions. La fatigue du reste avait la parole, et non plus la délicatesse. Cinq minutes après je dormais tout habillé.

Vers deux heures du matin cependant, une tempête de fanfares éclata. Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui regardait par une lucarne se retourna. — C’est le prince impérial qu’on éveille, me dit-elle. — Les trompettes sonnaient partout le boute-selle pour un départ qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre de marche; un cliquetis d’armes s’éleva mêlé au roulement lointain d’une voiture, puis tout s’éteignit : l’héritier d’un empire s’en allait vers l’abîme!

Le train qui devait partir à six heures de la station de Charleville n’était pas encore formé au moment où j’arrivai, La gare était remplie de soldats fiévreux et fourbus où l’on comptait non moins de traînards que de malades, et que l’administration aux abois versait dans les dépôts du Nord et les divers hôpitaux qui pouvaient disposer de quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu’à neuf heures. On y entassait les débris de vingt régimens. A neuf heures et demie, la locomotive s’ébranla lourdement. On voyait çà et là des grappes de pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci debout, ceux-là couchés. De temps à autres, des convois chargés de soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui s’éloignait de Mézières. C’était l’armée du général Vinoy, qui allait appuyer l’armée du maréchal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitôt battre en retraite et s’enfermer dans Paris. Un de ces convois s’arrêta à la station de Harrison vers deux heures en même temps que celui sur lequel j’étais monté. On causa de wagon à wagon entre cavaliers et fantassins; c’est ainsi que j’appris qu’un détachement du 3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait pas tarder à passer. Je résolus d’attendre l’arrivée de mes camarades inconnus.

Au bout de quatre heures, le détachement du 3e zouaves parut enfin. D’un bond je m’élançai auprès du lieutenant qui le commandait. — Monsieur? lui dis-je.

— On m’appelle mon lieutenant, répliqua l’officier d’un ton sec;