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que jamais sur les quais de Shang-haï; les négocians de Hong-kong débitaient leur opium en plus grande quantité que par le passé.

Au sud, au nord et à l’ouest, des troubles intérieurs d’une étendue formidable mettaient alors en question l’existence même du Céleste-Empire. Ebranlée jusque dans ses fondations par l’invasion étrangère, la vieille société chinoise était à la recherche d’un nouvel état d’équilibre. La dynastie mandchoue qui règne à Pékin est aussi faible maintenant que l’était la dynastie indigène qu’elle a supplantée il y a deux siècles. En principe, la Chine est un type de monarchie absolue avec un pouvoir centralisé à l’extrême. L’empereur nomme et révoque tous les magistrats et tous les officiers; ses ordres pénètrent partout. En fait, cet empire; est partagé en dix-huit gouvernemens, dont les autorités locales n’ont qu’une déférence apparente pour le chef de l’état. Comment, on serait-il autrement? Le territoire est immense; les communications sont lentes: l’administration des mandarins, qui est très corrompue, se dérobe autant que possible au contrôle supérieur. Pékin est d’ailleurs mal situé en tant que capitale. Cette ville, rapprochée de la frontière, accessible par un fleuve qui gèle quatre mois chaque hiver, était une base d’opération convenable pour des envahisseurs dont le pouvoir n’était pas encore solide : ils y restaient à faible distance des steppes d’où ils sortaient, et où ils seraient retournés, si la population native avait été rebelle à leur joug; mais, pour un gouvernement bien établi, Pékin est trop éloigné des provinces centrales de l’empire. La vraie capitale devrait être Nankin ou Hang-tchou, et c’est effectivement aux alentours de ces cités que les insurrections ont eu le plus de force et de consistance.

Le trône impérial fut menacé sur divers points en même temps. Dans les provinces frontières de Yun-nan et de Szé-tchuen, les musulmans s’étaient soulevés contre le despotisme chinois. On a peu de détails sur l’origine et la marche de cette insurrection, qui semble en définitive avoir complètement réussi. Il n’est guère douteux que les mahométans qui habitent entre le Thibet, le Turkestan et les provinces centrales de la Chine ont reconquis leur indépendance politique et religieuse; mais le succès de ces insurgés, s’il est durable, comme il y a lieu de le croire, n’aura pas d’influence sérieuse sur la zone orientale où se bornent jusqu’à présent les opérations du commerce européen. Au contraire, la secte politique des taïpings, qui ne se proposait pas moins que de supplanter la dynastie; mandchoue, en possession du trône impérial depuis deux cents ans, exerçait ses ravages dans les campagnes riches en soie, dont Shang-haï est l’entrepôt. Maîtresse pendant quelque temps de Nankin, elle menaçait d’anéantir les concessions obtenues de l’em-