Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/599

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Fouilleuse et regagner Courbevoie en suivant la levée du chemin de fer. L’affaire était manquée, et cependant, à l’heure même où l’on prenait possession du parc de Buzenval, — des habitans du pays me l’ont affirmé plus tard, — on attelait les chevaux aux fourgons du roi, et Versailles allait être évacué. — C’est toujours au moment où il ne fallait plus qu’une attaque à fond pour nous forcer à reculer, disait un officier prussien après l’armistice, que le mouvement de retraite commençait dans votre armée. Pourquoi? — Chacun sentait que la campagne était finie. Paris ne mangeait plus. Les illusions s’étaient envolées. On ne croyait plus à la délivrance par la province. Les zouaves, un instant campés à Belleville-Villette, où l’on craignait une manifestation, avaient repris leurs cantonnemens à Malassise.

L’armistice venait d’être signé. Il fallut ramener le 4e zouaves dans Paris, où il devait être désarmé. Un effroyable accablement nous avait saisis. Quoi! tant de morts et perdre jusqu’à ses fusils! Notre dernière heure militaire se passa à Belleville, où notre patience fut mise à une rude épreuve. Ces mêmes hommes qui devaient plus tard élever tant de barricades contre l’armée de Versailles après avoir respecté l’armée prussienne rôdaient autour des baraques, et nous raillaient grossièrement. — Tiens ! encore des chassepots!... Va les cacher... On va te les prendre! disaient-ils aux soldats isolés. Sans l’intervention des officiers, combien de ces misérables que les zouaves exaspérés auraient châtiés d’importance ! Déjà l’abominable esprit qui a fait explosion le 18 mars fermentait dans ce coin gangrené de Paris.

Je ne m’étais engagé que pour le temps de la guerre. La guerre était finie. La fièvre me prit. Je payai le froid, la fatigue, les dures privations, les longues insomnies, les émotions surtout, les tristesses, les colères de cette désastreuse campagne de six mois. J’avais vu la catastrophe de Sedan, je voyais la chute de Paris. C’était trop. J’entrai à l’ambulance de l’École centrale. J’y allais chercher le repos après le travail ; mes forces en partie revenues, un invincible besoin de quitter la ville à laquelle une dernière humiliation allait être infligée s’empara de moi. Voir, les mains liées et sans armes, ceux que j’avais combattus dans la mesure de mes forces m’était impossible; je pris un déguisement et traversai les lignes prussiennes sans retourner la tête pour ne pas voir le Mont-Valérien, où ne flottaient plus les couleurs françaises.


AMEDEE ACHARD.