Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/623

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Évidemment l’issue de l’entreprise allait dépendre de la solidité des premières installations ; il y avisa en homme qui sait réussir. Pour donner à son marteau-pilon une assiette capable de résister à tous les ébranlemens, il l’appuya sur trois fondations qui se succédaient tout en se combinant, l’une en maçonnerie très profonde, l’autre en chêne provenant des forêts de l’Allemagne du nord, la troisième en fonte, formée de segmens de cylindre, solidement reliés entre eux et fortement établis sur les solives de chêne ; enfin au-dessus se trouvait la chabotte, puis l’enclume qui demeure mobile, en tant que sujette à de fréquens changemens. Sur ce massif allaient porter non-seulement les chocs du marteau, pesant 50,000 kilogrammes et tombant d’une hauteur de 5 mètres, mais tout un système de colonnes en fonte creuse, formant autour du pilon une sorte d’arcade qui, en l’ornant, maintenait l’armature du faite et servait à régler le jeu du marteau.

C’est par cet appareil à la fois simple et solide que M. Krupp a répondu au triple défi qui lui était jeté. Pour que son massif demeurât à l’abri de toute autre secousse, il l’a complètement isolé des travaux sur lesquels porte l’effort du cylindre à vapeur qui fait mouvoir le piston, divisant ainsi l’ébranlement et donnant une double base à la résistance. Toujours est-il que dans cet essai, comme dans tous les autres, M. Krupp a été heureux. Les enclumes se sont assez souvent cassées, ce qui était prévu ; la tête du marteau ne s’est jusqu’ici brisée qu’une seule fois, et encore est-ce non pas dans la partie qui donne le choc, mais au sommet, dans un angle et près de la tige. Si le cas ne s’est pas plus fréquemment produit, ce n’est pas faute de s’y être exposé. Depuis qu’il a été inauguré, le gros marteau n’a eu d’arrêt que celui causé par de rares accidens, quelques semaines tout au plus : c’est qu’il a coûté cher à son maître, 2,800,000 fr., sans compter les soucis et les insomnies. Il faut qu’il paie les intérêts de tout cela, sans compter un large amortissement. La gageure a d’ailleurs si bien réussi qu’avant d’en être détourné par les fournitures de la guerre M. Krupp était prêt à la recommencer. Au prix de 5 millions, il paraissait disposé à mettre sur le chantier un nouveau marteau-pilon, modifié en beaucoup de points et portant au double la puissance du premier, un poids de 100 tonnes ou de 100,000 kilogrammes ; tout est possible à un homme qui a jusqu’à présent si bien calculé.


II.

Ce que nous venons de voir et de décrire donne une idée suffisante de l’inventaire industriel d’Essen : l’usine s’est montée ; des plus petites machines elle est arrivée aux plus grandes ; elle a trouvé