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s’étonner que ces princes qui, à chaque émeute des factions, risquaient leur couronne et leur vie, n’aient pas eu la sagesse de cacher leurs sympathies ou leurs antipathies, au lieu de mettre l’empire en danger pour uns casaque de cocher. Hélas ! l’empereur byzantin était, lui aussi, un Byzantin. Tous n’avaient pas reçu la haute éducation philosophique de Marc Aurèle, qui, dans ses Pensées, remercie son père adoptif de l’avoir élevé de telle façon qu’il n’a jamais été tenté de favoriser ni les verts ni les rouges. Beaucoup se montraient au contraire plus fous que leur peuple, plus passionnés pour le divertissement national. Justinien eut beau être un grand constructeur, un grand législateur, un conquérant : il fut de son temps et de son pays.

Quant à penser que les factions du cirque prirent sous l’empire byzantin une teinte religieuse, et que sous les couleurs verte et bleue c’étaient les orthodoxes et les hérétiques, les catholiques et les manichéens, les iconolâtres et les iconoclastes, qui se disputaient la suprématie, pure hypothèse ! Si parfois les factions irritées traitaient l’empereur d’hétérodoxe et de chien d’hérétique, l’empereur se contentait de leur renvoyer ces épithètes banales, sortes d’injures à la disposition de tous les partis et qui faisaient le fond du vocabulaire des invectives byzantines. Il suffira de faire remarquer que les temps les plus troublés par les querelles religieuses sont précisément ceux où le rôle des factions tend à s’effacer, et que dans les factions des villes d’Orient la qualité de Juif n’était pas un motif d’exclusion.

Qu’étaient-ce donc que les factions ? Des sociétés, composées de plusieurs centaines d’adhérens, qui avaient pour objet d’entretenir des chevaux, des chars, des cochers, de concourir entre elles sur l’arène de l’hippodrome, et de donner au peuple et au prince le spectacle de leurs luttes équestres : c’étaient des sociétés de courses. Ce qui fait chez nous, surtout pour le vulgaire, l’intérêt des courses du Derby ou de Longchamps, c’est un peu la rivalité ancienne, transportée sur un terrain pacifique, des deux nations riveraines de la Manche. Dans l’empire grec, il ne pouvait être question de courses internationales. D’après les idées byzantines, il n’y avait en effet qu’un seul peuple, élu de Dieu, choisi du ciel, le peuple grec ; hors de lui, il n’y avait que des « barbares ; » l’empire byzantin constituait à lui tout seul « la terre habitée, » le reste était le « désert. » Pour donner quelque intérêt à ces courses de chars, il fallait donc que le peuple lui-même se divisât en groupes rivaux, presque ennemis ; s’enrôler dans telle ou telle faction, c’était s’initier aux plus âpres jouissances du jeu. Chez nous, ce qui intéresse aux courses beaucoup de spectateurs, ce sont les paris qu’ils ont engagés, les enjeux de livres sterling ou de bil-