Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/795

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montagnard du Rhodope, qui ne paie l’impôt que lorsque bon lui semble, est venu avec ses armes ; l’audacieux pirate de l’Archipel, au profil tranchant, étale le luxe que lui ont valu ses rapines impunies. Sur des gradins réservés, on peut voir les ambassadeurs des nations étrangères, depuis les missi dominici de Charlemagne jusqu’aux députés d’Haroun-al-Raschid. Les marchands des peuples étrangers qui ont fait un traité de commerce avec l’empire et qui sont « sur le pied de la nation la plus favorisée » sont aussi des spectateurs privilégiés. Les Hongrois au bonnet évasé par en haut avec des grelots d’or au bas de leur robe, le Varègue de Russie qui mêle au luxe de fourrures du nord le luxe de soieries du midi, le Bulgare, récemment baptisé, avec son crâne rasé à la tartare, ses vêtemens de peaux et sa massive chaîne de cuivre autour du corps, le Franc d’Occident, qui est venu du Rhin sur le Bosphore conduisant les caravanes le long du Danube et la lance au poing, l’Arabe d’Egypte, de Syrie ou de Sicile, à la flottante tunique, — le Khazar, le Croate, l’Arménien, tous ces barbares que la vieille Rome aurait menés à la corvée pour la reconstruction de son Capitole, Byzance était forcée de les traiter en hôtes de distinction. Les gradins les plus rapprochés de l’arène sont occupés par les membres des factions, en tunique blanche bordée de larges bandes de pourpre, avec leurs écharpes aux couleurs rivales, ayant à la main leur bâton surmonté du croissant. Le grand velum de soie, sur cet océan, sur ces escarpemens de têtes humaines, flotte au gré de la brise du Bosphore ou des zéphyrs de la côte d’Asie. Aux deux extrémités de la spina, des Slaves s’occupent à enfler les orgues. Tout à coup un grand mouvement se manifeste du côté de la tribune impériale. Les gardes aux cuirasses dorées, avec les drapeaux, les étendards, les labara, les victorioles, sont descendus sur le pi ; derrière les galeries de Saint-Etienne, on soupçonne la présence de l’augusta ; les loges à droite et à gauche du trône s’emplissent de généraux, de sénateurs et de patrices. Enfin l’empereur paraît à sa tribune, sceptre en main, couronne en tête, et du coin de son manteau impérial qu’un eunuque lui a rassemblé dans la main, il fait sur son peuple le signe de la croix. Les applaudissemens, les hymnes, les chants des factions, éclatent. On attend le signal.

Il est donné. Aussitôt au rez-de-chaussée de la tribune impériale quatre portes s’ouvrent, quatre barrières s’abaissent, quatre chars attelés de quatre coursiers rapides s’élancent dans l’arène. On distingue nettement les casaques verte et bleue, rouge et blanche, et les cochers, debout sur la conque fragile de leur char, penchés sur leurs coursiers, les animant du geste, de la voix, se dépassant, se rattrapant, faisant voler les flots de sable et les flocons d’écume. Cent mille poitrines sont haletantes d’émotion, et quand les chars