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per, armer dans ses eaux des corsaires qui pourchassaient sur toutes les mers les bâtimens américains, et qui détruisirent en peu de temps tout le commerce des États-Unis. J’ai raconté autrefois [1] les incidens principaux de l’histoire de l’Alabama et les débats auxquels donnèrent lieu les sinistres exploits de ce navire trop fameux.

La querelle juridique qui s’élevait à cette époque entre les deux gouvernemens portait, en dernière analyse, sur ce point : l’Angleterre a une loi qui se nomme le foreign enlistment act, loi qui porte certaines pénalités contre les citoyens anglais qui violent d’une façon déterminée la neutralité anglaise. Le gouvernement, invoquant les conseillers légaux de la couronne, se retranchait derrière les stipulations précises et étroites de cette loi pour proclamer qu’il ne pouvait être tenu pour responsable des déprédations de l’Alabama. « Quand deux belligérans sont en guerre, c’est ainsi que le chief baron résumait la question, une puissance neutre peut, sans violer la loi internationale ni le foreign enlistment act, leur fournir des munitions de guerre, de la poudre, des armes de toute espèce, en un mot tout ce qui peut servir à la destruction des hommes. Pourquoi les vaisseaux seraient-ils une exception? Mon opinion, c’est qu’ils ne doivent point l’être. » Les jurisconsultes américains répondaient que le droit des gens est indépendant de tous les statuts nationaux et municipaux, que, s’il autorise la vente de tous les objets nécessaires à une armée, il ne permet point la sortie des territoires neutres d’une armée sur le point d’entrer en guerre, qu’il fallait distinguer entre les matériaux de la guerre et les forces guerrières agissantes, armées, flottes, vaisseaux tout prêts à infliger d’irréparables dommages.

Tel est toutefois le respect inspiré par les arrêts des cours anglaises, que la chambre des lords, devant laquelle cette grave question fut enfin portée, accepta la théorie étroite de la cour de l’échiquier. Le conflit entre la loi municipale et cette loi supérieure, qu’on peut regarder comme l’expression la plus élevée du principe de la conservation dans les sociétés humaines, ne fut pas vidé. Les deux parties restèrent en face l’une de l’autre, l’une trop fière pour vouloir rien changer à ses lois, lors même que l’interprétation en pouvait un jour se retourner contre elle et l’exposer aux plus graves périls; l’autre, outrée de voir tous ses navires dénationalisés, se promettant de tirer vengeance, dès que l’occasion s’en présenterait, d’une puissance qui avait profité de ses malheurs pour la chasser de toutes les mers sans même courir les risques d’une lutte ouverte.

  1. Voyez la Revue du 1er juillet 1864.