Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/854

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appartenu à ce groupe tentaient de se rattacher à la mémoire de Théramène. Ce brillant et dangereux personnage, par sa versatilité, avait fait beaucoup de mal à son pays; mais il avait succombé en protestant contre la tyrannie, et il était mort bravement avec un sourire de dédain et un mot spirituel. Il n’en fallait pas plus pour que son nom fût presque populaire : suivant le mot si juste de Tacite, les hommes ne se souviennent que de la fin, homines semper postrema meminere. Avec des amis, avec un peu d’habileté, Ératosthène, grâce à ce patronage posthume, avait toute chance de franchir heureusement ce pas difficile, s’il n’eût rencontré sur son chemin un adversaire imprévu et redoutable, Lysias. Celui-ci n’avait jamais parlé en public, il n’était connu, ainsi que le prouve le Phèdre de Platon, que comme un sophiste élégant et subtil, qui, dans un cercle choisi, continuait les traditions des Tisias et des Gorgias. Les recherches de style, les jeux d’esprit auxquels il s’amusait en traitant des sujets de fantaisie comme le discours que lui attribue Platon, ne faisaient guère prévoir qu’il y eût en lui l’étoffe d’un puissant orateur de combat.

Dès que fut annoncée la reddition de comptes {{grec}} d’Eratosthène, Lysias le prit à partie, et l’accusa d’avoir fait périr sans jugement un étranger que protégeaient les lois d’Athènes. Il n’était plus question ici de jongler avec les mots et les idées, de se faire admirer comme un des virtuoses de la parole; il s’agissait d’obtenir vengeance pour une famille ruinée et mise en deuil, pour un frère massacré, pour la cité trop longtemps opprimée. Déjà le goût était assez formé à Athènes, on y avait assez l’expérience des tribunaux pour comprendre comment il convenait de parler au jury. Les faits, par eux-mêmes, en disaient assez; il suffisait de les raconter avec une sincérité qui ne laissât point place au doute, avec une clarté et une vivacité qui les rendissent sensibles à toutes les imaginations. Rien de plus facile aussi que d’enfermer Ératosthène dans ce dilemme, qui fait avec la narration le fond du discours : « ou bien tu as approuvé le meurtre de Polémarque et de tant d’autres victimes innocentes, ou bien, comme tu l’affirmes aujourd’hui, tu t’es fait l’instrument de ces assassins dont tu désapprouvais la conduite; tu es donc coupable ou de cruauté ou de lâcheté. Dans l’un comme dans l’autre cas, tu as manqué à ton devoir et trahi ton pays. » Lysias fut court, simple, ferme, passionné sans déclamation et sans phrases. Il triompha, et Eratosthène reçut le châtiment que méritait son crime.

Ce succès oratoire dans une cause politique aussi importante ne put manquer de faire sensation dans Athènes; il révéla Lysias aux autres et à lui-même. Déjà les violentes émotions de crainte, de douleur et de haine par lesquelles il avait passé de 404 à 403