Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/876

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avec la Grèce par des rapports d’origine et par de longues relations pour pouvoir un jour lui emprunter et tourner contre elle toute une partie de ses arts, sa diplomatie, ses armes et sa tactique. Déjà en Thessalie Jason, prince actif et ambitieux, s’essayait à ce rôle de fondateur d’une grande monarchie militaire. Quand il tomba, avant d’avoir rien achevé, sous le poignard d’un assassin, la Macédoine avait donné naissance à ce Philippe qui devait tuer la liberté grecque.

Lorsque, à la veille de ce désastre, Démosthène essaiera de réveiller Athènes en l’entretenant de son ancienne gloire et de sa mission historique, lorsqu’il tentera de réunir, dans une action commune contre le Macédonien, Athènes, Thèbes et tant d’autres cités depuis longtemps jalouses les unes des autres, fera-t-il autre chose qu’évoquer avec une incomparable éloquence les souvenirs auxquels se reporte Lysias, et que répéter d’une voix plus retentissante cet appel à la concorde et à l’oubli des vieilles haines? Ainsi, par son amour de la grande patrie grecque comme par son dévoûment aux intérêts d’Athènes et à la cause de sa liberté et de ses institutions populaires, le fils de Képhalos, ce Sicilien, est le vrai précurseur de Démosthène. A cet égard, Lysias est bien plus près de lui qu’Isée, qui fut pourtant le prédécesseur immédiat et même le maître du grand orateur. Isée, très versé dans la connaissance des lois attiques, avocat habile et fécond, ne paraît point avoir été mêlé aux luttes des partis, ni avoir recherché autre chose que le succès et le gain. Ce n’est point à l’école de ce praticien que son élève aurait pris cette noble passion politique, ce culte de la patrie, de ses lois et de son honneur, qui est l’âme même de son éloquence. Lysias, ennemi des tyrans, ami fidèle de Thrasybule et des libérateurs d’Athènes, défenseur convaincu de la démocratie, est au contraire, avec Périclès et avec Thucydide, un de ces hommes du passé auxquels il déroba l’étincelle de cette flamme du patriotisme, de son temps déjà languissante, qui, avant de s’éteindre pour toujours, allait concentrer en lui, pour ranimer un instant la Grèce et pour illuminer ses funérailles, toute sa chaleur et toute sa lumière.

Que si on laisse de côté l’homme politique et son rôle public pour songer surtout au talent et à l’art de l’écrivain, Lysias est encore, dans cet âge intermédiaire, celui des orateurs auquel l’éloquence doit les progrès les plus marqués. Chez Antiphon, orateur, on avait toujours senti le maître de rhétorique. Andocide, dans sa vie agitée et décousue, n’avait eu que des accidens heureux, des éclairs de talent. Lysias est le premier qui renonce franchement à la sophistique et à ses jeux pour se consacrer tout entier aux luttes sérieuses de la tribune et du barreau. Grâce aux circonstances qui l’ont, au