Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/877

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péril de sa fortune et de sa vie, brusquement ramené dans le droit chemin alors qu’il faisait fausse route, la rhétorique n’a été pour lui, comme pour Démosthène et ses contemporains, que le moyen et non le but, qu’un exercice de jeunesse qui assouplit l’esprit. Du jour où il veut remuer par la parole l’âme des juges, il comprend que ce qui constitue l’éloquence, ce sont des idées claires, une imagination forte, une passion sincère. Ce sont là les qualités mêmes que Démosthène, avec bien autrement d’ampleur et de puissance, portera dans l’éloquence politique. Nous aurions toute l’œuvre de Lysias, tous les discours qu’il a composés pour la tribune et dont il ne nous reste qu’un court échantillon, que nous n’y trouverions rien qui approchât, même à distance, des Olynthiennes ou du discours de la couronne ; mais, pour ce qui est de l’éloquence judiciaire proprement dite, telle que l’entendaient les Athéniens, et dans le cadre où ils l’enfermaient, je ne sais vraiment si personne a surpassé Lysias. Démosthène aussi a été logographe. Dans sa jeunesse et dans les heures de loisir que lui laissait son rôle d’orateur et de ministre du peuple, il a écrit, pour des amis qui le servaient ou des cliens qui le payaient, plus d’un plaidoyer consacré à des causes civiles ou criminelles. Plusieurs de ces discours, nous aurons plus tard l’occasion de le montrer, ont un rare mérite. Ce n’était cependant là pour Démosthène qu’une distraction et un lucratif accessoire; il n’y mettait pas tout son génie; il n’en soignait peut-être pas autant tous les détails qu’il l’eût fait pour une de ses Philippiques. Aussi, dans cette partie de son œuvre, ne peut-on voir de plaidoyer fait pour réussir auprès d’un jury athénien au même point que le discours sur le meurtre d’Eratosthène, le discours contre Agoratos et quelques autres de Lysias. Archinos, le rival de Thrasybule, était donc bien mal inspiré le jour où, cédant à je ne sais quelle basse jalousie, il décidait un tribunal à dépouiller Lysias de son titre de bourgeois d’Athènes. Jamais étranger ne se fit, plus que cet homme, une âme de citoyen, n’honora plus, par son caractère et par son talent, sa patrie d’adoption; personne ne lui eût mieux payé sa dette de reconnaissance. Plus juste pour Lysias que ses contemporains, la postérité restitue ce titre de fils légitime d’Athènes à celui qui tempéra ainsi la vivacité et la chaleur syracusaine par la solidité et la finesse du plus pur atticisme, et qui porta presque jusqu’à la perfection l’éloquence judiciaire.


GEORGE PERROT.