Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/888

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les bras pour l’étreindre; mais ses yeux n’ont rien vu, mais ses bras n’ont étreint qu’un air insubstantiel, et il se détourne en grondant sourdement. On lui a dit que le règne de la justice allait arriver, et il s’est mis sur le pas de sa porte pour attendre cet auguste avènement. La justice n’a point paru, et il est rentré déçu en criant qu’on la lui cachait. Cependant il ne perd point courage : sa confiance dans cet avènement promis est aussi robuste que son irritation contre les intrigans et les trompeurs qui l’empêchent de s’accomplir. Trois fois, quatre fois, la même scène se renouvelle; mais voyez la méchante aventure : il y a toujours là quelque magicien malfaisant qui retarde l’arrivée de la reine ou lui cache la vue de son peuple. Alors l’irritation grandit avec chaque déception. Ce fut d’abord un abattement taciturne et un mutisme soupçonneux, puis une scène de violens reproches mêlés de menace, puis une horrible crise nerveuse avec accompagnement de blasphèmes et de poings levés vers le ciel, puis la résolution furieuse d’un espoir désespéré, s’il nous est permis de nous exprimer ainsi, et c’est à cette dernière scène que nous venons d’assister. Voilà comment les années, loin de calmer cette agitation bientôt séculaire, ne font au contraire que lui ajouter de nouveaux vents et de nouvelles trombes, — voilà comment la révolution continue toujours alors qu’elle est depuis longtemps parachevée et complète. Elle ne peut plus être dans les faits, elle est toujours dans les cerveaux, et elle y est d’autant plus puissamment que la réalité se refuse davantage à ses exigences. L’imagination s’est éprise d’un mirage, et que peuvent, pour lutter contre les promesses de cette illusion, les biens acquis et les oasis découvertes? La terre de bénédiction est là, devant nos yeux; encore quelques heures, et nous y touchons. — Et l’on se met en marche par les déserts sans eau, à travers les plaines arides où blanchissent les ossemens des caravanes qui nous ont précédés, à travers les vallées solitaires où gisent les ruines des villes mortes et des nations disparues.

De cette disposition millénaire avait découlé tout naturellement cette croyance que la révolution était éternelle et invincible comme Dieu, dont elle avait pris la place. Elle avait vaincu définitivement tous ces monstres si froids, sans entrailles devant la souffrance, sans sympathie devant nos efforts et nos aspirations humaines, que nous, philosophes, nous nommons nécessité, force des choses, logique des idées, êtres en effet sans humanité, et qui s’inquiètent de nos misères à peu près comme la foudre s’inquiète du clocher sur lequel elle s’abat, ou la mer des continens qu’elle recouvre. Par un privilège tout divin, la révolution devait échapper à ces vicissitudes de la durée qui atteignent toutes les choses de ce monde; née tout