Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/889

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armée de la raison comme Minerve du cerveau de Jupiter, elle devait jouir d’une jeunesse éternelle que la lassitude n’atteindrait pas. Partout où elle serait attaquée, elle n’aurait qu’à se montrer, et ses ennemis seraient dispersés. Partout où on comploterait, elle n’aurait qu’à faire un geste pour changer en confusion les trames ourdies. Quant à sa beauté, il va sans dire qu’elle était irrésistible, et qu’en tous lieux les peuples, comme autant de Paris, devaient tomber à ses pieds et la déclarer la seule souveraine digne de régner sur leurs cœurs. La force surhumaine de Pallas Athénée, la beauté de Vénus, l’acuité d’ouïe de la princesse Fine-Oreille, l’esprit délié du Petit-Poucet, s’unissaient dans cette personne incomparable. Hélas ! il y a eu un moment où cette croyance si caressée a reçu des démentis terribles. Cette révolution qui ne devait pas connaître la défaite, elle était vaincue. Loin d’entendre l’herbe pousser comme la princesse Fine-Oreille, elle n’avait pas même entendu les coups de tonnerre redoublés qui lui annonçaient ses futurs désastres. Loin d’égaler le Petit-Poucet en dextérité, elle était venue se placer d’elle-même sous la dent de l’ogre. Loin de démêler ses ennemis, elle n’avait fait presque depuis son origine que leur prêter main-forte et frapper ses véritables amis. Enfin, dernière déception, la plus douloureuse de toutes, elle se croyait aimée, et il lui fallait reconnaître que les sentimens qu’elle inspirait universellement étaient fort différens de ceux de l’adoration. La déception a été douloureuse pour nous tous, mais elle a dû être terrible à un degré que nous ne soupçonnons pas dans ces régions où l’on vit de confiance, où l’on ignore les différens degrés de puissance et les limites des choses. Il faut être juste envers tous, même envers la triste commune, et on ne peut méconnaître que le sentiment qui a donné force et surtout appui à ce mouvement, c’est l’effarement produit par cette déception. Hélas! pitié au nom de la justice même : la révolution, ce n’est pour nous qu’une grande expérience politique manquée, mais pour le peuple c’est une religion qui tombe.

Pour résumer en quelques mots tout ce qui précède, voici l’exposé net de notre situation : une révolution qui ne peut plus avancer d’un seul pas et qui ne peut plus nous fournir aucune ressource pour nous protéger contre les fureurs qu’elle déchaîne; une constitution de société dont la mobilité est nécessairement la loi, puisqu’elle est démocratique, et qui ne peut plus rien accorder à la mobilité sous peine de se suicider violemment; enfin un peuple dont l’imagination est hantée par un fantôme, et qui nous demande avec frénésie de faire marcher cette révolution condamnée désormais à rester immobile. Une telle situation dans toutes les langues du monde s’appelle une impasse. Comment faire pour en sortir?