Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/904

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qu’aujourd’hui la sagesse consiste pour nous à vivre au jour le jour, à nous interdire de penser trop sévèrement au lendemain, à ne pas retourner la tête en arrière par crainte d’effaroucher les passions ombrageuses, à ne pas regarder trop en avant par crainte d’enflammer des espoirs trop présomptueux. Si la démocratie nous avait réduits simplement à ne vouloir qu’elle-même, tout serait bien encore; mais elle nous a conduits à ce point, que nous ne savons quelle forme lui donner, et que même nous n’osons pas lui en choisir une, toutes les formes connues ayant été essayées sans succès. Nous voilà forcés de faire halte dans le provisoire tout en sachant qu’il ne peut être définitif, amenés à redouter une solution définitive, comme une nouvelle aventure dont les désastres possibles nous effraient à bon droit. L’honnêteté autant que la prudence nous commande de prendre l’empirisme pour guide, sans prévoir ni regretter, de ne vouloir que pour l’heure présente. Tenons donc, même sans grande confiance, la république pour fondée; mais la révolution va-t-elle s’arrêter là, et se fixera-t-elle par hasard dans le provisoire, elle qui n’a pu se fixer dans aucune des solutions qu’on avait tenues pour définitives? Est-ce cette surprise qu’elle nous réserve? L’équilibre si longtemps cherché va-t-il enfin sortir de ce qui ne semblait devoir être d’abord qu’un temps d’arrêt? S’il en était ainsi, la dernière de ses aventures en serait aussi la plus originale et la plus bienfaisante : notre devoir est de l’espérer sans y compter, et d’y travailler comme si la réalisation en devait être infaillible.


EMILE MONTEGUT.