Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/797

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les feux du camp s’éteignent l’un après l’autre ; lentement, lentement, arrive la matinée. A peine deux heures de repos, et voilà qu’il faut aller plus loin. Réveille-toi, mon époux, réveille-toi de ton sommeil ; le tambour bat, la trompette retentit.

« Ta pauvre tête, je sais qu’elle est bien fatiguée ; hier on s’est battu jusqu’au soir. Je sais qu’une nouvelle bataille nous attend ; le camp ennemi se rapproche. Et toujours battre en retraite, toujours être vaincu ! Quelle fatigue de perdre tant de batailles !

« Avec toi j’ai marché dans les jours de victoire, avec toi je marcherai dans la nuit du désastre. Ne crains pas, mon époux, que je t’abandonne. Si tu es blessé, qui te soignerait, qui veillerait sur tes nuits ?

« L’armée ennemie s’approche comme un sombre fantôme. Qui pourrait arrêter cette mer ? Ils sont nombreux comme des grains de poussière. Leur canon résonne, le nôtre répond : elle commence peut-être, la dernière bataille ! »


Il n’y eut pas de dernière bataille, il n’y eut qu’une reddition, devenue sans doute inévitable. Kossuth, depuis longtemps en querelle avec Gœrgey, lui remit ses pouvoirs, et quelques jours plus tard le nouveau dictateur concluait la capitulation de Vilagos. Alors commençaient les vengeances, les exécutions. Citons ici le fier dialogue du honvéd captif avec son vainqueur, qui le tente par les promesses et les menaces. « Pauvre honvéd, tu es bien pâle, te voilà captif. On va te fusiller, peut-être te pendre ; mais tu seras libre, si tu viens à nous. Voici ma main : sois mon soldat. — Quand ta liberté serait d’or, quand elle résonnerait comme l’argent et les diamans, et quand tu y ajouterais cent couronnes, je ne serai jamais un soldat allemand. »

On était généralement d’accord pour faire peser sur Gœrgey la responsabilité du désastre, bien plus, pour l’accuser de trahison, pour accoler à son nom une épithète plus cruelle, si possible, que celle de traître, celle de vendeur, aruló, les poètes lui ont jeté plusieurs fois cette terrible injure. Nous ne la croyons pas méritée : un homme qui vendrait sa patrie se la ferait bien payer, et irait jouir dans un autre pays de sa fortune infâme. Gœrgey a subi dans sa patrie une misère profonde et volontaire, il a vécu de pain trempé dans du lait : ce n’est pas un régime de traître. Depuis quelques années seulement, une compagnie hongroise lui a fait accepter une place lucrative ; il ne tenait du gouvernement ni emploi, ni pension, ni revenu d’aucune sorte. On ne peut nier que les généraux placés sous les ordres du dictateur n’aient été pendus ou fusillés, et que l’auteur de la capitulation n’ait survécu. C’est un