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les instans, résolue, infatigable et définitivement impuissante. Un jour, un des chefs de factions, Ranvier, est arrêté ; aussitôt il reçoit un permis de sortie du procureur de la république, et il en profite pour ailler à Belleville s’écrier dans un club : « Ils n’ont pas le courage de me fusiller ; nous aurons ce courage, nous les fusillerons ! » Un autre jour, c’est Félix Pyat qui est arrêté par ordre du préfet de police. Là-dessus arrive le garde des sceaux, M. Emmanuel Arago, qui fait observer que Pyat est un vieillard, « un des vétérans de la démocratie, » qu’on s’est trompé, qu’il faut le mettre en liberté. On finit par dire qu’il est « monstrueux que le préfet de police de la république, alors qu’on lui affirme l’innocence de Félix Pyat, veuille le garder. » M. Cresson persiste malgré tout à garder son prisonnier ; le gouvernement, saisi de la question, a l’air de le soutenir. Dix jours après intervient une ordonnance de non-lieu provoquée par le parquet ! Le préfet de police agit, la justice détourne ses armes des factieux les plus incorrigibles, « Oui, dit M. Cresson, j’ai eu la douleur très profonde de m’entendre demander ce qui avait pu être commis par des personnages comme Eudes, Mégy et Tridon ! » On a passé trois mois sans oser juger les gens du 31 octobre. Vers la fin, les conseils de guerre eux-mêmes se laissent ébranler ; ils hésitent à rendre justice, ou ils se désintéressent par quelque verdict d’incompétence. M. Cresson raconte ce fait incroyable d’un conseil ayant à juger un futur chef de la commune convaincu d’avoir usurpé le titre de général de la garde nationale, d’avoir signé un ordre de guerre civile, et se déclarant incompétent, — pourquoi ? parce que l’écrit qui constituait le crime n’était pas un ordre militaire ; « pour cela il fallait qu’il portât en tête : ordre, et ce mot n’y était pas ! »

Ainsi allaient les choses en ce temps-là. Si le préfet de policé essayait de sévir contre tous les organisateurs d’insurrection, on l’entravait de toute façon, on le renvoyait du parquet à l’état-major. S’il proposait de disperser les conciliabules secrets des sociétaires de l’internationale, qui après une courte halte recommençaient à s’agiter, un des membres du gouvernement répondait que « c’étaient de très braves gens, qu’il les connaissait, qu’il avait plaidé pour eux. » Si, dans un intérêt de sécurité publique, il tentait de faire rentrer la police dans les divers arrondissemens, surtout autour de l’Hôtel de Ville, il rencontrait d’abord la résistance de certains maires qui étaient de petits dictateurs, — ensuite les gardes nationaux insultaient ou battaient ses agens ; puis enfin, s’il allait se plaindre au gouvernement, on le consolait en lui disant « qu’il fallait bien accepter ce qu’on ne pouvait pas empêcher. » Le dernier mot était le progrès de jour en jour plus rapide des forces et de l’esprit de sédition. Tant que la passion de la lutte soutenait la masse de la