Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/207

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serviteurs du maître : impossible de dire tout ce que M. Bourgaud-Ducoudray a voué de zèle et d’infatigable persévérance à la cause de son héros. Voilà dix ans que je vois à l’œuvre ce jeune homme, convaincu, tenace, inflexible, opposant aux mille obstacles semés sur son chemin la patience, la résignation et le doux entêtement d’un fra Angelico. Il vous semble avoir devant les yeux une figure d’un autre âge, un de ces organistes de légende, employant leurs loisirs à déchiffrer les manuscrits de sainte Cécile. Des loisirs ! M. Bourgaud-Ducoudray en eut-il jamais ? Hændel, qui le gouverne et le possède sans partage, lui laisse-t-il seulement un jour, une heure ? Après la Fête d’Alexandre arrive Acis et Galatée, puis viendront Judas Machabée, Jephté, Samson, tous les oratorios comme en Angleterre. De pareils apostolats finissent toujours par réussir, mais au prix de quels efforts, de quels déboires ! Ses ressources, M. Bourgaud-Ducoudray se les est créées lui-même. Au début, il n’avait rien, pas le moindre toit pour abriter son dieu, nul personnel pour chantée sa gloire. Aujourd’hui il a des orgues et des chœurs, des masses chorales, s’il vous plaît ; il a la salle Herz, qu’il loue à défaut de la salle du Conservatoire, qui ne s’ouvre, paraît-il, que devant certains virtuoses bien accompagnés. Les luttes de ce genre ont une dignité morale bonne à servir d’exemple. Tout comme un autre, et même beaucoup mieux qu’un autre, M. Bourgaud-Ducoudray, ancien prix de Rome, aurait pu briguer les honneurs de l’opéra-comique et de l’opérette ; il a préféré se mettre en religion chez Hændel et s’instituer le confesseur des paroles du maître : jurare in verba magistri. Vous verrez que ce beau mouvement lui portera bonheur, et que le Jupiter emperruqué de Westminster-Hall et du Philarmonic étendra sur son pieux disciple cette main large et puissante jadis si formidable aux cantatrices réfractaires.

Car les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père !


Nous apprenons que le ministre vient d’accorder un subside à la société chorale de M. Bourgaud-Ducoudray ; c’est de l’argent bien employé. Divers groupes d’artistes recommandables pour leur dévoûment au progrès musical ont également reçu des allocations. Tous ces encouragemens sont dus à l’initiative du commissaire du gouvernement. Il fallait pour cette place un musicien de cœur et d’esprit, et, chose assez bizarre, ce n’est point un danseur qui l’a obtenue. Nourri, élevé dans le monde musical, d’où il n’est sorti que pour y rentrer sans doute bientôt, M. Vaucorbeil en connaît le personnel, il sait les abus et les routines, et la bonne volonté ne lui manquerait certes pas ; mais, hélas ! qu’est-ce que la bonne volonté quand on n’a point en main les moyens nécessaires pour mener à bout les réformes ? Voir le mal et n’y pouvoir porter remède, ingrate besogne au demeurant. N’importe, si dans les plus hautes institutions publiques règne l’incurie, si le Conservatoire ne