Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/26

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intitulé la Religion du libéralisme national [1], qui renferme une protestation éloquente contre la politique religieuse de M. de Bismarck. L’auteur fait remarquer avec raison que l’état n’était point désarmé vis-à-vis des excès de la parole publique, dans quelque lieu qu’ils se produisissent, que le droit commun suffisait pour les atteindre et les châtier, qu’en conséquence la loi nouvelle est une loi d’exception, une loi de guerre. L’application en est très délicate. Se représente-t-on la prédication chrétienne surveillée par la police et l’orateur sacré continuellement sous le coup d’un procès-verbal ! N’est-ce pas lui enlever, toute dignité, toute puissance morale, que de sceller ainsi ses lèvres ? Les termes de la loi sont assez élastiques pour que le langage austère de la conscience chrétienne flagellant les grandes iniquités sociales soit considéré comme coupable. Le prédicateur aura donc le droit de tonner contre les péchés du peuple, et il devra se taire devant ceux des puissans ? Les états du sud de l’Amérique, avant la guerre de sécession, avaient donc raison de proscrire les prédicateurs qui, ne trouvant pas l’esclavage dans la Bible, le disaient tout haut. Si la religion est réduite à écraser le faible et à respecter le fort, elle ne mérite plus que le mépris public. En dehors de la politique, le champ de la morale tout entier lui appartient ; vouloir lui interdire de signaler le mal partout où il lui apparaît, c’est la condamner à l’abjection et à l’impuissance. Jamais les saints ne se sont tus, dit Pascal, pas plus les prophètes à Jérusalem que saint Ambroise à Milan. Qu’on veuille bien remarquer que l’interdiction de toucher à la chose publique, même au point de vue moral, ne porte que sur la critique ; l’apologie est non-seulement permise, mais approuvée. On sait qu’elle a été portée jusqu’au scandale par ces courtisans qui s’appellent les prédicateurs de cour. Nous avons entendu autrefois dans ce genre en Allemagne les platitudes les plus honteuses ; ce n’était rien comparé à ce dont ont retenti les chaires évangéliques au lendemain de la guerre. Parfois le pavé de l’ours est tombé de ces hauteurs sacrées ; nous n’en voulons d’autre preuve que le fameux sermon prêché dans la cathédrale de Berlin au retour de l’armée d’invasion sur cette parole d’Abraham au roi de Sodome : « non, du brin de fil à la courroie de la chaussure, je n’accepterai rien de ce qui t’appartient. » C’était dans la pensée du maladroit flatteur une allusion à la piété allemande, qui ne devait rien prendre à l’irréligion française. On comprend quelle cruelle ironie renfermait ce texte au lendemain de la conquête de l’Alsace et de la Lorraine devant une armée enrichie de butin ! Par

  1. Die Religion des National-Liberatismus, von Constantin Franz, Leipzig 1872.