Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/346

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’oublions pas, la royauté lutte contre les parlemens ; là aussi, — à l’origine du moins, — quand les sujets veulent imposer au souverain leur contrôle et limiter par l’exercice de leurs droits son autorité, ce même instinct de personnalité et d’orgueil qui anime les rois de France fait que le souverain résiste et s’attache à la toute-puissance. Les sujets cependant sortent vainqueurs de la lutte, et sur le triomphe de leurs droits établissent les fondemens du gouvernement le plus libre que connaissent encore les sociétés modernes. Ce ne sont donc point les résistances royales qui ont pu empêcher les sujets de France d’imiter les sujets d’Angleterre.

Il nous en coûte de le dire : c’est aux états eux-mêmes qu’incombe la véritable responsabilité. En faisant tout à l’heure ressortir leurs titres à notre estime et à notre reconnaissance, nous avons acquis le droit et accepté le devoir d’être sévères pour leurs fautes. Encore une fois, ce sont les états eux-mêmes qui par leurs propres divisions se condamnent, dans le champ de la politique, à ne rien laisser derrière eux. Et quand nous disons les états, nous entendons parler de la nation entière, dont ils sont la reproduction, la réduction fidèle.

Si le peuple anglais, à travers les siècles et les révolutions, étend sans cesse, consolide et conserve cette liberté politique dont il a conquis les premiers fondemens dès le début du XIIIe siècle, à quoi doit-il sa victoire ? Sans aucun doute à l’entente constante, à l’indissoluble union de toutes ses classes. On ne voit pas dans les annales de l’Angleterre des castes qui se jalousent et s’entre-nuisent, des nobles qui ne songent qu’à s’affranchir des charges communes, des roturiers qui n’aspirent qu’à détruire les privilèges, fût-ce aux dépens de leur propre liberté. Non ; dans ce pays du bon sens, tous les intérêts particuliers s’absorbent dans l’intérêt général. Grands seigneurs et bourgeois, citadins et paysans, prêtres et laïques, sont unanimes dans un même sentiment, se défendre de la tyrannie et garantir les intérêts de tous en assurant la liberté de chacun. Bien plus, ce sont les grands seigneurs qui prennent l’initiative et mènent le mouvement, mais non pas pour le faire servir au profit de leur égoïsme, car ils ont soin, dans leur triomphe, de réclamer pour leurs alliés des classes inférieures les mêmes garanties que pour eux-mêmes. C’est là pour des Français, un phénomène qui a de quoi surprendre : il est aisé pourtant d’en saisir la raison historique. Lorsqu’au XIe siècle la conquête normande vient transformer l’Angleterre, c’est la royauté nouvelle qui crée de toutes pièces une nouvelle féodalité. Le souverain n’a point à lutter pour imposer son autorité suprême à de grands vassaux aussi puissans que lui ; c’est lui qui avec les fiefs distribue à qui bon lui semble la richesse et la puissance. Donc, par son principe même, la