Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/363

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qu’une sécurité fausse, et creuser plus profondément l’abîme qui existe encore entre les classes bourgeoises et les classes populaires. Quant au maintien indéfini du provisoire et à l’ardent amour que certains monarchistes découragés professent pour ce régime qui leur permet de réserver leurs espérances, c’est ce qui peut arriver de plus fâcheux pour le parti conservateur. Cette république inachevée dont on refuse de bâtir le faite, et à l’abri de laquelle on se cantonne, faute de mieux, en attendant l’occasion de la détruire, n’inspire pas confiance au pays ; il a toujours peur de la voir s’écrouler sur sa tête. Il comprend d’ailleurs à merveille pourquoi les partisans de la monarchie refusent de lui donner son nom et de la sanctionner par leur vote, tout en consentant à la subir, ou même à s’en servir au besoin. L’épithète de provisoire inquiète le pays, éloigne du parti conservateur tous ceux qui veulent mettre la république hors de cause, mais elle ouvre aux espérances des partis le chapitre des accidens imprévus. Déjà pensent-ils, le représentant d’une des trois monarchies qui se disputent les unes aux autres et qui disputent au gouvernement de M. Thiers la direction du parti conservateur a disparu de la scène du monde. Un accident nouveau qui viendrait simplifier les choses réunirait dans une seule main toutes les forces du parti monarchique ; un troisième accident pourrait enfin survenir, et priver la république du concours des conservateurs qui sont venus à son aide. Alors tout serait possible, et les espérances que l’on qualifie aujourd’hui de rêveries chimériques deviendraient peut-être une réalité. Voilà pourquoi l’on tient à la république provisoire, et pourquoi l’on repousse la république définitive ; voilà pourquoi l’on s’obstine à compter sur la Providence en dépit de tous les calculs de la sagesse humaine.

Eh bien ! cette incertitude, qui est la consolation des royalistes, alarme les vrais conservateurs ; ils admettraient que la souveraineté nationale choisît une forme de gouvernement différente, mais ils n’entendent pas que l’on conspire contre le pouvoir légalement établi. Ils n’approuvent pas que l’on ne serve la république que pour mieux la trahir, et que l’on ne consente à l’organiser que pour mieux préparer le rétablissement d’une monarchie. Ils sentent d’ailleurs que leur intérêt n’est pas en guerre avec leur conscience, que plus ils ont montré de répugnance pour la forme républicaine, plus ils sont connus pour leurs préférences monarchiques, et plus ils se doivent à eux-mêmes de ne laisser subsister aucun doute sur leurs intentions. Le président de la république disait, il y a quelques semaines, avec une haute raison, qu’il était inutile de perdre du temps à ces proclamations solennelles qui n’ajoutent pas un seul jour à l’existence des gouvernemens nouveaux. Il vaut mieux, s’écriait-il, que les gouvernemens méritent de