Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/374

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trompent, s’ils croient que le gouvernement pourra jamais consentir à se faire leur complice et à leur servir d’instrument. Il faut qu’ils sachent une fois pour toutes que jamais ni M. Thiers ni ses ministres ne s’enrôleront dans l’armée royaliste ni dans l’armée radicale, et qu’en renonçant à maintenir la trêve entre les partis, ils entendent cependant conserver leur indépendance à l’égard de tous.

Si la France avait des institutions régulières, si les partis qui s’agitent dans l’arène électorale et parlementaire étaient éprouvés par un long usage du régime constitutionnel, le devoir du gouvernement serait plus facile à remplir. Il aurait à choisir entre la majorité qui a nommé M. Barodet et celle que se flattent de réunir les chefs du ministère de combat, entre la dissolution de l’assemblée et la réaction monarchique. Faute de savoir choisir entre ces deux résolutions, M. Thiers devrait se retirer du pouvoir ; mais dans l’état de confusion vraiment révolutionnaire où nous sommes, avec le caractère provisoire de nos institutions, devant les prétentions chaque jour grandissantes des partis extrêmes, le gouvernement n’a qu’une chose à faire : il doit rester lui-même et repousser avec une égale énergie les attaques des uns et des autres.

Les chefs radicaux disent au gouvernement : « Rangez-vous du côté de la république radicale, c’est là qu’est le nombre et la force. Inclinez-vous devant l’avertissement que viennent de vous donner les élus des grandes villes de France. Rentrez en grâce auprès des meneurs de la démocratie. Le radicalisme est maître de la France ; bien aveugle qui ne le voit pas. » — Non, cela n’est pas vrai ; le radicalisme ne tient pas dans ses mains l’avenir de la France ; il peut la perdre encore une fois, il ne peut pas la sauver. Le radicalisme fait peur, et aucun gouvernement ne se fondera jamais par la peur. Si M. Thiers pouvait être tenté de prêter l’oreille à ces détestables conseils, il ne commettrait qu’une lâcheté inutile, car il serait emporté dès le lendemain.

Que répondent à cela les réactionnaires ? « Vous le voyez, disent-ils au gouvernement, les républicains vous trahissent. Appuyez-vous maintenant sur le grand parti conservateur. Les conservateurs se méfient de vous, mais ils vous accueilleront avec joie, si vous leur donnez des gages. Rompez avec la démocratie, proscrivez les radicaux, supprimez le suffrage universel, jetez un défi au parti républicain tout entier, montrez bien au pays que vous ne voulez gouverner qu’avec nous, par nous et pour nous, et tout sera sauvé. Les hommes de désordre trembleront, les hommes d’ordre reprendront confiance, et vous aurez la joie de retrouver la vraie majorité conservatrice. » Oui, c’est là ce que le gouvernement doit faire,