Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/389

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avec des couteaux enfoncés dans la poitrine, toutes avec leurs robes déchirées, conduites par des galles ou prêtres eunuques, couraient comme des folles à travers les chemins et venaient s’entasser autour d’un sarcophage élevé dans le temple. Là se trouvait l’image en bois d’un mort. La blessure qui lui avait ravi l’existence était visible et béante ; à côté se tenait, la bure sanglante, son terrible ennemi, le sanglier qui l’avait éventré. Le deuil durait plusieurs jours ; après quoi l’idole était solennellement enterrée. C’était, disait-on, un beau jeune dieu, passionnément aimé par la déesse de l’amour et de la fécondité, et qu’un autre dieu, poussé par la jalousie et prenant la forme d’un sanglier, avait tué cruellement tandis qu’il chassait sur les montagnes du Liban. Les Grecs, qui l’entendirent nommer Adon, en firent Adonis, un amant de leur Vénus Aphrodite, et voulurent identifier son meurtrier avec Mars (Arès), le dieu de la guerre, jaloux de son beau rival inoffensif. En réalité, cet Adon était un dieu cananéen di primo cartello, révéré dans bien d’autres lieux que Byblos. On préparait dévotement des « jardins d’Adonis, » c’est-à-dire des vases qu’où remplissait de terre où l’on faisait pousser des plantes de croissance rapide, et qu’on exposait aux rayons du soleil d’été pour qu’il les fit périr.

En automne, lorsque les pluies de l’arrière-saison avaient de nouveau rempli le lit des rivières, on pensait que le dieu mort fertilisait de son sang les terres desséchées. L’argile rouge, détachée des hauteurs par les torrens et délayée dans l’eau courante, favorisait cette illusion. De nouveau le deuil d’Adonis était célébré pendant sept jours ; mais au huitième jour éclatait une joie publique aussi intense que la douleur avait pu l’être pendant les jours précédens. Le dieu, disait-on, était ressuscité et monté au ciel. Pendant les jours de deuil, on avait observé une stricte chasteté ; mais le tour de la dissolution était venu. La bacchanale courait les rues, l’orgie trônait en souveraine. Des femmes, des jeunes filles, étaient forcées de se prostituer et de consacrer au temple le salaire de leur déshonneur. Ces alternatives de deuil et de fête orgiastique paraissent avoir été fort goûtées par les vieilles populations orientales. On en retrouve les traces à peu près partout, à Chypre, à Amathonte, à Paphos, en Phrygie, à Babylone, dans toute la Syrie, Même à Jérusalem, au temps d’Ézéchiel, et bien que la prostitution sacrée ne fût pas autorisée en Israël comme ailleurs, les femmes allaient encore au temple pour y pleurer Tammuz, le dieu mort. A Babylone, cette immoralité religieuse était poussée très loin, et ce qui est caractéristique du XVIIIe siècle, c’est le rire sceptique de Voltaire à propos de ces prostitutions rituelles, formellement attestées pourtant par tous les historiens de l’antiquité. Le philosophe