Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/39

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aiguille ? » S’élevant plus haut que les incidens de la lutte actuelle, M. Franz signale tout ce que la gloire et la prospérité actuelles de l’empire allemand cachent de germes funestes. Il se demande si les ministres qui recourent si promptement à la violence contre la religion n’auraient pas découvert les pieds d’argile du colosse d’airain, les bases chancelantes de la nouvelle Germanie ? Ces bases, d’après lui ne sont plus ces solides fondemens de l’Allemagne des grands jours qui s’appuyait sur la foi et l’enthousiasme ; il déclare qu’elle repose aujourd’hui sur le militarisme et le mercantilisme ; la patrie des penseurs, ajoute-t-il, est enivrée de ses triomphes matériels et ne croit plus qu’à la force. Combien n’était-elle pas différente à l’époque de la guerre de l’indépendance ! Que l’on compare les chants d’un Körner, animés du patriotisme le plus pur, aux pauvres rapsodies des Tyrtées de la dernière guerre d’invasion ! M. Franz en donne des exemples tristement comiques. Ce qui n’est pas comique à ses yeux, c’est l’état moral de ses compatriotes, qu’il dépeint sans ménagement. A l’en croire, ils n’ont pas seulement rapporté notre argent, mais ils ont pris nos travers en les exagérant et en les alourdissant. Berlin voudrait imiter Paris et le remplacer comme ville du monde ; elle n’y parvient pas, car elle ne peut emprunter la grâce et l’éclat de sa rivale. Dévorée d’une fièvre de plaisir et de spéculation, la capitale du nouvel empire ne voit plus que les succès rapides ; c’est une loterie universelle ; la bonne vie allemande est remplacée par les agitations du joueur qui ne croit qu’à la chance. Si M. Franz charge ses tableaux, ils sont du moins saisissans au plus haut degré. La Prusse, dit-il encore, apprend tous les jours qu’il est plus facile d’enrichir un peuple que de le moraliser. Un état ainsi constitué a pour adversaire naturel les idées et les libertés, et il ne peut considérer qu’avec une défiance ombrageuse la plus sublime des idées et la plus sainte des libertés, la religion, qui ne peut admettre ni ses calculs ni ses consignes. De là l’hostilité croissante dans l’empire germanique entre la société religieuse et la société civile, qui sont pourtant faites pour se pénétrer sans se confondre. De là cette notion rabaissée de l’état qui cesse d’être le gardien de la justice et de la liberté pour devenir le simple représentant de la puissance publique chargé de sauvegarder et d’accroître par la force la richesse et la gloire d’une nation en brisant tous les obstacles. « Nous bâtissons, dit encore M. Franz, une vraie Babel au bord de la Sprée. Tout en revient à une politique de force et de centralisation qui porte notre renom jusqu’aux nues ; la confusion des langues pourrait bien en résulter pour nous. La centralisation a beau donner une apparence d’unité au nouvel empire, la division n’en fait pas moins de rapides progrès dans les