Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/420

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défendue contre les ardeurs du soleil par la fraîcheur du marbre et la fraîcheur du feuillage. Elle évitait ainsi la société de Nedjibé, qui s’établissait de préférence dans le vestibule, regardant les passans à travers les fenêtres grillées, mangeant des confitures et bavardant comme un oison au milieu de son cortège habituel de voisines et de servantes.

Le lendemain du jour de sa visite à Maimbert, la seconde femme du mektoubdji était assise au bord de l’eau, devant l’entrée du temple. Sa fille jouait sur l’herbe avec un autre enfant. Elmas avait interrompu son ouvrage de broderie et regardait distraitement la perspective du golfe de Smyme, que l’on découvrait par-dessus les murs du jardin. Plusieurs sentimens divers se combattaient dans son esprit : tantôt elle se perdait avec une sorte de transport au milieu des souvenirs de la veille, tantôt elle se sentait dominée par les reproches de sa conscience. Elle méprisait son mari, et n’avait pas tout d’abord reculé devant une vengeance qu’elle croyait légitime ; mais sa foi religieuse, lui reprochait d’avoir commis un crime qui devenait un sacrilège, puisqu’elle avait pris un infidèle pour complice. Malgré son éducation presque européenne, malgré la fréquentation de ses anciennes amies de Thérapia, Elmas ne pouvait oublier les enseignemens de son enfance. Au fond du cœur, elle était restée Turque ; les croyances, sacrifiées aux entraînemens de la passion, reprenaient le dessus quand l’ivresse des sens était dissipée. — Je suis bien coupable, se disait-elle. Dieu voudra-t-il me pardonner ma faute ? — Mais en même temps elle ne pouvait arriver à changer ses remords en regrets, ni s’habituer à l’idée de renoncer à son amour.

Le soir approcha, et le soleil descendit, du côté de la mer, vers les remparts lointains du château de Sandjak. Elmas rentra dans son appartement ; elle en ressortit bientôt, suivie d’une vieille esclave de sa mère, que l’on nommait Nazli, et qui l’avait accompagnée à Smyrne. La femme du bey se rendait à la mosquée pour demander à Dieu des secours et des consolations. Cette mosquée était un grand édifice fort simple, sans autre ornement que les sculptures d’une chaire ou mihrab de marbre. Une lanterne de couleur, suspendue au plafond par une corde à glands de soie, répandait sur les quatre murs nus sa clarté vacillante ; cette lumière trop faible ne pouvait éclairer les angles du sanctuaire, pleins d’une ombre mystérieuse. Le murmure des prières, léger comme un bruit de soupirs, se faisait entendre dans les parties les plus obscures de l’enceinte ; on y distinguait vaguement les formes blanches des femmes agenouillées. Quelques dévots s’étaient accroupis sur les pans de leurs pelisses vertes et récitaient en balançant le corps