Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/428

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du temps de Virgile, peuplaient non loin de Smyrne les marécages du Caystre entouré de prés verts. Nedjibé ne leur faisait pas souvent une pareille faveur, et Elmas se demanda ce qui leur valait cette marque de sollicitude. Quand l’assiette fut vide, la fille de l’imam se tourna vers Elmas, qu’elle feignit d’apercevoir alors pour la première fois. Elle se mit à causer avec elle, et lui demanda où elle avait passé la soirée de la veille.

— J’étais souffrante et fatiguée, répondit Elmas. Je suis restée pendant une partie de la soirée chez la vieille Nazli, qui habite au milieu des jardins, dans un endroit tranquille.

C’était là tout ce que Nedjibé voulait savoir. Elle ajouta quelques banalités et se retira en disant qu’elle allait faire sa sieste. Elmas comprit que la femme préférée de Djémil ne l’avait pas interrogée sans arrière-pensée ; mais elle s’imagina que sa rentrée tardive avait seule donné l’éveil aux soupçons de cette méchante créature. Il ne lui vint pas à l’esprit qu’on eût pu la reconnaître pendant sa promenade sur le golfe : aussi ne conçut-elle aucune inquiétude. Elle donnait de son absence une explication vraisemblable, et, comme les jours suivans personne ne lui parla plus de l’emploi de cette soirée, elle crut tout péril passé.

C’était là une grave erreur. En d’autres circonstances, Nedjibé aurait pu être dupe de la fable qui venait de lui être contée ; mais après ce qu’elle avait vu ou cru voir elle fut sur ses gardes. A tout événement, elle se promit qu’une nouvelle imprudence de sa rivale ne passerait pas inaperçue. Il s’agissait pour cela de faire surveiller toutes les démarches d’Elmas. Après avoir longtemps cherché à qui elle pourrait confier ce service, Nedjibé résolut d’employer Kieur-Sarah. Kieur-Sarah était une Juive borgne, âgée de trente ans au plus, mais déjà laide et décrépite comme la plupart de ses coreligionnaires le sont à cet âge, ce qui s’explique si l’on songe que les Juives de Smyrne se marient quelquefois avant douze ans et deviennent souvent mères à treize. Celle-là exerçait le métier de marchande à la toilette. Pas plus que les revendeuses d’Europe, elle ne limitait ses opérations au commerce des robes ou des étoffes ; elle vendait aussi des bijoux, et se chargeait à l’occasion, quand la cliente était à court d’argent, de trouver un bailleur de fonds obligeant disposé à payer colliers, bracelets et bagues. Les méchantes langues disaient même qu’un jour le mektoubdji, après des pertes au jeu, n’ayant pu payer à sa première femme une assez grosse somme dont elle avait besoin, Kieur-Sarah avait mis Nedjibé à même de remplir sa bourse aux coffres d’un vieux saraf turc. Il est difficile de croire à une pareille légèreté de la part d’une personne aussi orthodoxe ; mais ce qui est certain, c’est que Djémil défendit à