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leurs blessures et à reprendre leur fusil dans ce moment de péril extrême. Bien peu résistaient à cet appel, et j’ai vu des hommes gravement blessés ôter leur képi et l’acclamer. Il me dit : — Ceci a été une triste journée pour nous, colonel, bien triste, mais nous ne pouvons pas toujours espérer la victoire, — et comme un de ses généraux se désespérait de la déroute de sa brigade : — Allons, courage, général ! lui répondit-il ; tout ceci a été ma faute. C’est moi qui ai perdu la bataille, et c’est à vous à m’aider à m’en tirer le mieux possible. — C’est avec ces nobles paroles que je le vis ramener ses troupes épuisées. La conduite des soldats répondit à ce bel exemple, et je les entendis de tous côtés s’écrier : — Le malheur d’aujourd’hui ne nous perdra pas. Uncle Robert nous fera encore arriver à Washington ! — L’esprit de l’armée était intact malgré la bataille perdue. »

Contre l’attente de ses ennemis, Meade, presque aussi éprouvé qu’eux, n’essaya pas une quatrième journée de combat que Lee lui offrit, et celui-ci songea dès lors à opérer sa retraite ; malgré les harcellemens des fédéraux qui attaquèrent plusieurs fois les trains et les équipages, tout arriva en sûreté au Potomac. Le 12 juillet 1863, l’armée fédérale atteignit le fleuve, et y retrouva les confédérés rangés en bataille. La crue des eaux était telle que Lee n’avait pu franchir les gués du Potomac. Toute cette journée et celle du 13, Meade, quoique ayant reçu lui-même de nombreux renforts, n’osa point attaquer, et sur l’avis de son conseil de guerre y renonça. Le 14, l’armée du sud, qui avait dans l’intervalle construit et placé des pontons, franchit le Potomac en vue de toute l’armée fédérale dans un ordre parfait et sans aucunes pertes. Les confédérés se retrouvaient en Virginie, et la campagne était terminée.

La fortune du sud commençait à prendre un aspect sombre. Ces dernières défaites faisaient évanouir tout espoir d’une terminaison rapide de la guerre. Vicksburg, sur le Mississipi, tombait au même moment entre les mains de l’ennemi. Un jour d’humiliation et de prières fut ordonné par le président Davis et observé dans tous les états confédérés. Lee fît à cette occasion une proclamation où il cherchait à fortifier l’âme de ses soldats. « Dieu seul est notre refuge, leur disait-il ; supplions-le qu’il nous donne un nom et une place parmi les nations. »

Meade à son tour était entré en Virginie ; mais deux mois se passèrent sans engagement important, sauf une expédition hardie que tenta Lee pour couper les communications du général fédéral avec Washington. Il n’atteignit pas son but ; cependant il réussit à repousser Meade, avec de grandes pertes, au delà de Bull’s Run, et à prendre la petite ville de Charlestown et de nombreux prisonniers.