Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/530

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Peu de jours après, Meade revenait à la charge, refoulait à son tour les confédérés, reprenait ses anciennes positions et forçait Lee à se retirer derrière le Rapidan, trop affaibli pour tenter de nouvelles expéditions.

L’hiver de 1863-64 arrivait, et les deux armées restèrent retranchées dans les mêmes quartiers que l’hiver précédent. Lee se trouva cruellement embarrassé pendant la dure saison par la question des vivres. Le pays était tellement appauvri qu’il fallut réduire les rations à 4 onces de porc avec un peu de maïs ou de blé. Un instant, il craignit de ne pouvoir garder les troupes au camp, faute de nourriture. Les privations étaient telles que les soldats commençaient à déserter. Mal vêtus, à peine nourris, ces pauvres vétérans, épuisés par trois années de campagnes terribles, s’étaient, par un singulier hasard, intitulés eux-mêmes « les Misérables de Lee. » Le roman de Victor Hugo qui venait de paraître, traduit en anglais et publié à Richmond, avait été lu avidement par les soldats, si privés de nouvelles et de livres, et l’émouvante histoire leur en était devenue familière. Fantine, Cosette, Jean Valjean, étaient l’objet de toutes les conversations pendant les longues veillées et jusque dans les tranchées. Des lectures plus sérieuses occupaient aussi leurs pénibles loisirs. Un grand réveil religieux se fit dans l’armée pendant cet hiver de souffrances, et il était touchant de voir ces vétérans barbus et déguenillés humblement agenouillés sous les grands abris faits de branches de sapins qui leur servaient de chapelles. Lee assistait souvent à ces pieuses réunions, partageant les sentimens de ses hommes comme il partageait leurs privations. Comme eux, il vivait de la ration ordinaire, n’ayant la plupart du temps que du pain à manger et des trognons de choux bouillis à l’eau salée.

Les préparatifs de guerre recommencèrent vers le printemps ; dans le nord, ils étaient faits sur une échelle immense. Des renforts considérables, des provisions de toute sorte, venant de sources publiques et particulières, affluaient. L’armée s’élevait par des recrutemens au chiffre de 140,000 hommes. Cette fois elle était confiée au général Grant, qui avait eu récemment des succès dans l’ouest. Toutes les chances semblaient devoir lui être plus favorables qu’à ses prédécesseurs. Il était dans les meilleurs termes avec l’administration, et l’énergie de son caractère, ajoutée aux immenses ressources que le gouvernement lui donnait, en faisait un formidable adversaire. Il avait sur Mac-Clellan l’avantage de commander à des troupes expérimentées et non à des recrues. Son système était de lasser et de détruire son ennemi par des harcellemens continuels plutôt que par une tactique habile, — système qui ne pouvait être appliqué que par un commandant disposant de