Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/633

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une institution consacrée par une tradition immémoriale, surtout quand elle a ses lointaines racines dans un âge antérieur à l’établissement des grandes aristocraties et des monarchies centralisées. Avant de forcer les communes à vendre leurs biens, il aurait fallu examiner si on n’aurait pas pu en tirer bon parti, soit par des plantations régulières de bois, soit par des concessions temporaires de terres cultivables. L’exemple de la Suisse nous montre comment cela eût été possible. Aujourd’hui il faudrait, à mon avis, favoriser l’accroissement du patrimoine communal en le soumettant, bien entendu, à un meilleur mode d’exploitation.

Indépendamment des conclusions pratiques que nous venons d’indiquer, l’étude des formes primitives de la propriété permet encore d’arriver à des idées plus justes touchant l’origine de ce droit, qui est la base même de l’ordre social. Il faut l’avouer, les théories qui ont généralement cours à ce sujet sont très superficielles, parce qu’elles sont construites a priori par la raison, en dehors de l’histoire et des faits réels. Ainsi les uns, adoptant les idées des jurisconsultes romains, supposent l’individu isolé, devenant propriétaire par le seul fait de l’occupation alors que la terre n’appartient à personne et qu’elle est, comme ils disent, res nullius ; mais, à moins de se transporter par la pensée à l’apparition du premier homme, cette hypothèse ne s’est jamais présentée. L’individu n’a jamais existé isolé ; il a vécu au sein de la tribu, qui était, elle, primitivement propriétaire du territoire qu’elle exploitait par la chasse ou par le pâturage de ses troupeaux. D’autres théoriciens, les économistes surtout, ont fait dériver la propriété du travail seul ; mais les juristes n’ont pas eu de peine à montrer que le travail ne rend propriétaire des produits que quand on est déjà propriétaire du soi. D’autres encore, comme M. Laboulaye, prétendent que la propriété a sa source unique dans la loi, à quoi on a objecté qu’en ce cas il suffirait de changer la loi pour transformer ou abolir la propriété. En réalité, l’histoire des faits économiques nous montre que primitivement la propriété était considérée comme un droit naturel, complément nécessaire des autres droits, tellement inhérent à la personnalité humaine qu’on n’en refusait l’exercice qu’à l’esclave, qui en même temps était privé de la liberté. Telle est l’idée juste que nous ont léguée nos aïeux ; elle a été souvent obscurcie, méconnue ; mais il faut la remettre en homieur et la creuser de plus en plus pour en tirer les salutaires conséquences dont notre société, si profondément troublée, a plus besoin que jamais.


EMILE DE LAVELEYE.