Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/651

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classique, mais elle est raide, molle et boursouflée ; avec sa petite taille, elle ressemble, en présence des trois monstres infernaux qui remplissent le fond de la toile, à quelque fille de Gulliver égarée dans le pays de Brobdinggnac. Il va sans dire qu’avec M. Picou, qui ne peint qu’avec du plâtre, du charbon et de la litharge, il ne faut même pas parler de couleur. C’est déjà beaucoup que de pouvoir démêler des lignes et des formes au milieu de ce gâchis noirâtre, discordant et blafard.

Ce n’est peut-être pas une œuvre classique, mais c’est à coup sûr une œuvre vivante que la toile gigantesque et furibonde de M. Jobbé-Duval, les Mystères de Bacchus. On a dit que ce triomphe de Bacchus était une descente de la Courtille. C’est bien la bacchanale la plus échevelée et la plus frénétique qui puisse se concevoir. Ce n’est pas la joyeuse ivresse du vin, c’est l’ivresse farouche de l’alcool dont est possédé ce troupeau de femmes nues qui se démènent en dansant autour du chariot qui porte leur dieu. On ne sait ou plutôt on devine trop bien dans quels lieux M. Jobbé-Duval est allé rechercher ses modèles. Il a voulu rajeunir le paganisme en l’abreuvant aux sources du réalisme moderne, et, nous le disons sans le prendre en mauvaise part, il n’y a que trop bien réussi. Le groupe tumultueux qui précède le char du dieu, traîné par des tigres, est d’une vigueur incontestable dans sa confusion même ; c’est un chaos de créatures aux membres robustes, aux fortes mamelles, qui se livrent en dansant à des contorsions d’une lascivité brutale. Ce ne sont pas là les prêtresses du plaisir, ce sont des furies qui se sont enivrées par hasard. Le groupe central se compose de Bacchus assis sur son char, soulevant d’une main sa coupe d’or et entouré de femmes qui se tiennent debout derrière son trône ; d’autres femmes, assises ou couchées à ses pieds, se roulent en se pâmant ; d’autres se jettent sous les roues du char comme pour s’y faire écraser. En arrière, Silène suit la procession en dansant entre deux nymphes qui soutiennent ses pas chancelans. Les deux meilleures figures sont celle de la femme assise au bord du char, qui se présente de dos en soulevant d’un geste charmant sa chevelure blonde et qui a l’air de se réveiller d’une sorte de torpeur sensuelle, puis celle qui se pâme aux pieds de Bacchus, un bras étiré, l’autre replié sur le visage, la poitrine gonflée, les jambes tordues et crispées l’une autour de l’autre. Tout cela est d’une grande indécence, mais il y règne une verve animale et pour ainsi dire une bestialité palpitante qui laisse bien loin en arrière les danseuses de M. Carpeaux. Le dessin en est large, énergique, plein d’entrain et de mouvement, d’un mouvement même exagéré, qui cause une certaine fatigue. Le grand défaut de cette immense toile est que rien n’y repose l’œil ; il n’y a pas, dans cette scène violente et confuse,