Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/711

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identique, quoique l’avenir de cette forme soit différent. C’est que, comme le dit très-bien M. Coste, « sous cette forme et au-delà de ce que l’œil saisit, il y a quelque chose que l’œil ne peut atteindre et qui renferme en soi la raison suffisante de toutes les différences que l’unité de configuration nous dissimule, différences qui plus tard seulement se trouveront visibles [1]. » Cette idée directrice, que M. Coste a mise en lumière et qui est acceptée aujourd’hui par tous les physiologistes, procède aussi peu des énergies élémentaires de la nutrition que le tableau du peintre des couleurs de sa palette. Cependant rien dans l’ovule n’en trahit la secrète et puissante virtualité. M. Claude Bernard, qui a reproduit à ce sujet les idées de M. Coste, insiste beaucoup sur la force ordonnatrice qui est dans l’œuf, et les savans qui, comme M. Robin, n’admettent pas cette force en tant qu’agissant sur l’ensemble des élémens de l’embryon la considèrent du moins comme divisée, répartie et agissant dans chacun de ces élémens, ce qui au fond est identique. On voit en tout cas qu’il y a, au plus profond et dès l’ébauche la plus rudimentaire de l’être organisé, le concept défini et assuré des différences électives et des solidarités synergiques dont le système constituera l’individu. Le coefficient différentiel de la matière organisée est donc d’un ordre plus élevé que celui de la matière minérale. C’est ce qui ressort, avec une évidence particulière, de l’impuissance chaque jour plus manifeste de la science expérimentale à convertir en énergies d’ordre vital les activités physicochimiques. Quand même cette conversion pourrait être réalisée, et il n’est pas métaphysiquement impossible qu’elle le soit, l’existence d’un principe spirituel de différentiation n’en serait nullement ébranlée. Jusqu’ici du moins elle paraît hors de la portée des hommes.

Ce qui échappe bien plus encore à leur industrie et ce qui leur commande en même temps la plus profonde admiration, c’est ce degré suprême à la fois de complication et d’épuration de l’énergie qui est l’âme. La pensée humaine est le résumé de toutes les énergies de la nature, puisqu’elle les assimile toutes, en les distinguant, par le travail qu’elle opère sur les sensations. Les sensations sont à la pensée ce que les alimens sont à la nutrition. La nutrition n’est pas un résultat de l’alimentation ; la pensée n’est pas un résultat des sensations. L’une, en façonnant les organes vivans, détermine la différentiation des formes concrètes de la substance de l’individu ; l’autre, en façonnant les idées générales, détermine la

  1. Histoire générale et particulière du développement des êtres organisés, 1847, Introduction, p. 31.