Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/742

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que nulle autre nous permet de voir et de toucher les anciens, mais aussi et surtout par une connaissance approfondie des institutions politiques et judiciaires d’Athènes. Il avait remarqué dans la constitution athénienne avec quelle prudence la démocratie avait pris des précautions contre elle-même, laissant aussi peu qu’il était possible le hasard et l’ignorance, décider des affaires, écartant des magistratures par la dokimasie les citoyens incapables, créant une tradition administrative par l’institution des orateurs, sorte de ministres d’état qui choisissaient de bonne heure un ordre de questions où ils avaient une compétence pratique, et qui portaient ensuite dans les assemblées cette expérience, ce bon sens, ces connaissances positives, sans lesquels la meilleure des républiques se détruirait elle-même en quelques jours. Dans des faits tout particuliers, il a bien vu aussi la raison naturelle de quelques-uns des caractères les moins expliqués de l’éloquence athénienne. Les avocats à Athènes ne prononçaient pas les discours ; ils les écrivaient et les remettaient aux parties, qui les disaient ensuite devant les juges. Il fallait donc que le plaidoyer ne parût pas une œuvre d’école, qu’il fût tel que l’eût composé le plaignant ou le défendeur. Dans ces conditions, l’esprit athénien, naturellement simple, évita longtemps les défauts qu’entraîne toujours la profession d’avocat et ces abus de la rhétorique qui devaient plus tard perdre l’éloquence.

Les événemens historiques, la biographie de chaque orateur, l’époque où il parut, donnent les raisons du mérite propre à chaque talent. Les cinq biographies que contient le volume sont toutes variées ; elles présentent des figures très nettes. En même temps la société au milieu de laquelle vivent ces maîtres passe devant nous : leurs discours sont la peinture des événemens auxquels ils ont pris part, de cette vie privée d’Athènes qui venait sans cesse raconter devant les tribunaux les drames intimes qui l’agitaient. Les tableaux de mœurs abondent dans ce livre ; ils nous font comprendre comment les passions athéniennes, bien que le cœur et l’esprit se ressemblent à toutes les époques et partout, avaient cependant une forme très particulière. M. Perrot, en écrivant cette histoire, avait sous les yeux d’illustres modèles, les Attiques, qu’il devait nous apprendre à mieux connaître. Il s’est inspiré de ces maîtres en composant un livre où les explications s’imposent par la simplicité même des raisons que l’auteur met en lumière, où les faits préparent si bien le lecteur aux théories les plus neuves que ces théories sont démontrées avant d’être exprimées, où l’analyse des traits de caractère les plus délicats paraît être si aisée à suivre qu’on s’étonne de n’avoir pas pensé déjà ce qu’on vient de comprendre pour la première fois.


ALBERT DUMONT.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.