Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/808

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avec ses nations, ses villes, ses fleuves, le contour de ses continens, et l’océan, sa vaste ceinture. C’est devant ces images que nous expliquons l’univers aux jeunes gens en leur racontant les victoires de nos princes invincibles… Qu’il est doux pour un Romain d’étudier le monde, lorsque le monde entier est son propre patrimoine ! »

Grâce à l’enseignement de pareilles écoles, la Gaule put au IVe siècle fournir à l’empire ses poètes les plus aimés et ses rhéteurs les plus applaudis, Eumène, Cl. Mamertinus, le favori de l’empereur Julien, Nazarius, Agræcius, Alcimus, Drepanius Pacatus, Attius Patera, « à la noble parole, » son fils, le turbulent Delphidius, Eu-trope, abréviateur judicieux, parfois éloquent, presque un historien, beaucoup d’autres enfin dont le souvenir a péri : aucune autre partie du monde romain n’eût alors offert une semblable réunion d’hommes éminens et de talens variés. Mais le roi de cette époque littéraire, celui autour duquel se groupent, amis ou protégés, tous les hommes distingués du temps, est cet Ausone, dont le nom ainsi que les œuvres ont survécu à l’oubli amoncelé par dix-sept siècles, le poète ami des empereurs, le rhéteur devenu consul.


III

Décimus Magnus Ausonius naquit à Bordeaux, vers l’an 309, d’une famille éminente dans les annales de la science gauloise. Son père, Julius Ausonius, était médecin et avait lui-même longtemps brillé à la cour des empereurs. Son élégance, sa science consommée du monde, le charme de son commerce, faisaient dire de lui : « Il n’a besoin d’imiter personne, et personne n’oserait l’imiter. » Julius avait pris pour femme la sœur d’OEmilius Magnus Arborius, rhéteur fameux dont l’éloquence abondante et facile attirait la foule au gymnase de Toulouse. Cet Arborius était en outre une façon de poète bel esprit, et son élégie à la Jeune Fille trop parée l’avait mis en honneur parmi les délicats et les grands connaisseurs de petits vers. Pourtant ni l’érudition ni la philosophie de cet homme ingénieux n’avaient pu le garantir des superstitions à la mode ; il se flattait de lire dans l’avenir comme dans le passé, et, au mépris des lois de Constantin, pratiquait avec ardeur la science de l’astrologie. Ce goût, assez répandu au IVe siècle, avait maintes fois provoqué les anathèmes de l’église chrétienne ainsi que les plus sévères prohibitions de la part des empereurs. C’est que nombre d’esprits distingués, désabusés du paganisme sans être pour cela devenus chrétiens, cherchant vainement dans la philosophie du temps un appui aux faiblesses de l’âme, un aliment au besoin de croire, s’étaient réfugiés, en désespoir de cause, au sein de la religion du